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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/338

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nie ou sur les montagnes de la Suisse, dans les lagunes de l’Adriatique, dans les rues bastionnées de Florence, sur les digues de la Hollande, aux murs historiques de Westminster, sous le toit modeste des premières assemblées de Salem et de Philadelphie comme dans le palais du congrès de Washington, nous savons très bien distinguer, même à travers les nuages du passé, les amis de la liberté, et dans nos jugemens sur les personnages de l’histoire un coup d’œil sûr nous fait reconnaître ceux vers qui doivent nous porter nos sympathies et avec qui nous croyons nous entendre à la distance des siècles. A la manière dont un écrivain a parlé de Thrasibule, de Timoléon, de Caton, de César, de Gustave-Adolphe, de L’Hôpital, de Jean de Witt, de Richelieu, de Cromwell, de qui l’on voudra des hommes illustres de tous les temps, il sera aisé de voir de quel côté le portent ses convictions et sous quelle bannière il se rangerait aujourd’hui, n’eût-il traité que du passé, n’eût-il opiné que sur l’antiquité. Assurément personne n’ignore que la liberté des anciens différait grandement de la liberté moderne : il y a loin du spectacle qu’offrait Athènes à celui que présente l’Angleterre; mais s’il y avait quelque sûreté à défendre aujourd’hui une démocratie au milieu d’une société pourtant démocratique, mais inquiète de l’être, on pourrait encore retrouver quelques vertus à cette constitution dont l’aristocrate Thucydide a mis l’éloquent éloge dans la bouche de Périclès. Ce gouvernement orageux a eu d’heureuses périodes où la dignité du citoyen a été conciliée avec la sagesse du pouvoir, sans dommage pour le bonheur public, et lors même qu’on ne distinguerait pas ses bons de ses mauvais jours, quels sont les troubles de l’Agora dont on puisse dire que c’est payer à trop haut prix la place qu’Athènes occupe dans la mémoire et dans la reconnaissance de l’humanité? Il y a certainement beaucoup à reprendre dans la liberté de la république vénitienne : qui ne préférerait cependant la situation des sujets du conseil des dix à celle du bourgeois tremblant dans Vérone ou dans Padoue sous les Ezzelin ou les Carrare? Être un Pisan, un Génois, était quelque chose, du temps que personne ne savait s’il existe un contrat social et s’il y a des droits de l’homme. Même alors le bourgeois d’une commune de Flandre se préférait au bourgeois de Paris. Partout où il y a des lois plus fortes que la volonté d’aucun individu, partout où l’opinion publique intervient par la parole ou le vote, non-seulement dans la législation, mais dans le gouvernement, la société cesse d’être un troupeau sous le bâton du pasteur, et il vaut la peine de vivre pour la patrie. Ailleurs le service de l’état laisse un fonds de tristesse aux plus honnêtes gens, et, si glorieux qu’il puisse être encore, ne vaut jamais ce qu’il leur