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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/335

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Bentham faisait strictement abstraction, il ne renonce point au principe du maître, et il n’échappe pas aux conséquences de ce principe. Ainsi, dans un ouvrage destiné à faire prévaloir d’une manière absolue une idée spéculative sur les préjugés, les pratiques et les usages de la société, à opposer une règle inviolable à la manière dont elle conçoit le plus souvent ses intérêts, il se déclare encore en morale partisan exclusif de l’utilité. « Je regarde l’utilité, dit-il, comme jugeant en dernier ressort toutes les questions de l’éthique, mais l’utilité comprise dans le sens le plus large et fondée sur les intérêts permanens de l’homme considéré comme un être progressif. » C’est en vertu de cette idée que, convaincu par l’histoire que les plus grands progrès de l’humanité ont été des victoires de la liberté d’esprit sur le préjugé vulgaire, que toute vérité nouvelle rencontre pour principaux obstacles la routine et le lieu-commun, il conclut, dans l’intérêt de l’humanité, à l’entière liberté de penser, et c’est à maintenir et à consacrer cette liberté dans la science, dans la religion, dans la politique, dans la morale même, qu’il réduit le principal secret de l’art social. Le paradoxe, la bizarrerie, l’excentricité même, lui paraissent respectables comme des conséquences extrêmes et quelquefois des formes légitimes de la liberté de penser, et ce n’est qu’au moment où l’usage de cette faculté porte une atteinte directe aux droits d’autrui, ce n’est qu’en tant qu’il nuit à la liberté des tiers, que l’intervention de la société, sous une forme prohibitive ou coactive quelconque, est permise, parce que c’est alors seulement qu’elle a plus d’avantages certains que d’inconvéniens possibles. Nous croyons que, dans l’application, cette règle aurait peine à être observée aussi exclusivement qu’elle est posée, et nous adhérons à quelques-unes des objections qu’adresse à M. Mill l’auteur d’un article remarquable du National Review, mais la règle est si souvent vraie, il est si évident que, dans le plus grand nombre des cas, le droit des tiers est la limite du droit individuel et le titre de l’intervention de la communauté, enfin la doctrine opposée a couvert le monde de tant d’abus de pouvoir qui sont loin d’avoir disparu tous, que nous ne chicanerons pas trop sévèrement M. Mill sur les applications de son principe. Nous nous déclarerons avec lui, presque dans tous les cas qu’il suppose, pour l’individu contre le pouvoir, c’est-à-dire pour l’individualisme contre le socialisme; mais nous ne saurions nous empêcher de dire que M. Simon lui pourrait apprendre combien l’utilité pure serait un fondement fragile pour édifier l’inviolabilité de la liberté absolue de l’intelligence individuelle. Il est impossible en effet de soutenir qu’il ne se présentera jamais de cas où les inconvéniens purement éventuels de l’action politique ou légale de la société seront beaucoup moins