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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/278

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cette région, plus douces et plus sociables qu’ailleurs, sous l’influence du climat ou bien du travail agricole. On dirait que l’avenir moral des États-Unis, aussi bien que leur avenir matériel, doit être cherché dans ce beau pays de l’Illinois.

L’immigration s’y porte avec une rapidité inouïe. Entre 1850 et 1855, le nombre des habitans a presque doublé, et maintenant il s’élève à plus de 1,500,000. Une cité de 120,000 âmes s’est dressée sur le bord du lac Michigan avec ses palais et ses tours, semblable à ces villes fantastiques que l’on voit se former le soir sur les nuages de l’horizon; les navires s’y rendent par multitudes [1], et quinze chemins de fer y convergent de tous les points de l’Amérique, car, pour construire des voies ferrées dans les états de l’ouest, les Yankees n’attendent pas même l’existence des centres de population. Ils vont « de l’avant (ahead) » et posent leurs rails sans crainte, sachant bien que les villes viendront se grouper sur le parcours des chemins de fer comme des perles sur un collier. Du jour au lendemain, la société s’improvise dans l’Illinois, surtout dans la partie méridionale, qui s’enfonce comme un coin entre deux états à esclaves et y fait le vide pour ainsi dire en attirant à elle toutes les forces vives de l’intelligence et du travail.

Que le voyageur se hâte donc, s’il veut parcourir ces vastes prairies, semblables à la mer, où l’horizon n’est limité que par la rondeur du globe, où les herbes sont si hautes que leur masse se reploie sur la tête de celui qui les traverse, et que le chevreuil peut y glisser sans être aperçu! Bientôt ces prairies n’existeront plus que dans les récits de Cooper : l’inflexible charrue les aura toutes transformées en sillons. Les Américains ont hâte de jouir, et s’emparent avec avidité de cette terre fertile. Avant d’avoir une cabane, avant même de savoir où reposer leur tête dans la vaste étendue de la prairie, il en est qui exploitent déjà le sol industriellement. J’ai vu des agriculteurs transporter par le chemin de fer des chevaux et une machine à faucher, se faire débarquer au milieu de la savane et lancer immédiatement leur attelage à travers l’herbe haute et serrée; le soir venu, le train de retour les prenait, eux et leurs foins, et les ramenait à Chicago. Les campagnes, rigoureusement cadastrées, sont divisées en townships de six milles de côté et subdivisées en milles carrés partagés en quatre parties. Tous ces quadrilatères sont parfaitement orientés, et chacune de leurs faces regarde l’un des quatre points cardinaux. Les acquéreurs de carrés grands ou petits ne se permettent jamais de dévier de la ligne droite; vrais géomètres, ils construisent leurs chemins, élèvent leurs cabanes,

  1. En 1858, le commerce du lac Michigan, concentré dans le port de Chicago, s’est élevé à la valeur de 1,155 millions de francs.