Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/255

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


une opinion, sympathique sans doute, mais dont les développemens seraient beaucoup mieux placés dans une profession de foi politique et religieuse.

M. Hymans croit que les lettres belges se développeront surtout par le roman. Il est vrai qu’en dehors de la critique philosophique et historique, on ne peut guère leur trouver de manifestation plus sérieuse et plus régulière; mais il est difficile de partager l’opinion de l’auteur de la Famille Buvard quand il veut que le roman belge s’identifie avec les intérêts, les espérances, les intimes pensées de la foule. Que le roman ait ainsi son utilité, nous ne le contestons pas; mais ce sera une utilité d’une certaine espèce, une utilité de polémique ou de propagande qui n’aura rien de commun avec cette utilité d’ordre supérieur qu’on appelle le beau. La Belgique aura des livres, elle n’aura point de littérature. « L’esprit littéraire, dit encore M. Hymans, n’est qu’une des faces du patriotisme. » C’est oublier que les lettres ont des conditions d’existence libres, contre lesquelles ne peuvent prévaloir les productions factices qui prirent à certaines époques de l’histoire le nom pompeux de littérature d’état. On ne peut ni les improviser, ni les enrégimenter. Ce n’est pas en s’appuyant sur la capricieuse opinion des masses, ce n’est pas en flattant leurs goûts et leur curiosité, qu’on créera une littérature nationale en Belgique. Une telle littérature est avant tout un ensemble de créations individuelles, librement conçues, et dégagées des influences secondaires de clocher : il faut que l’homme y apparaisse, et non pas le citoyen.

Dans ce milieu d’études descriptives et d’observations minutieuses, je ne trouve qu’un volume, les Récits d’un Flamand, qui rentre dans le domaine de l’imagination, et dont l’auteur, M. Emile Greyson, ose obéir un peu à la fantaisie. L’introduction de l’élément romanesque fait-elle que ces nouvelles soient composées avec plus d’art et de style que les romans d’observation? On ne saurait le nier; cependant, malgré des efforts sérieux, ces récits ne sortent pas des limites de l’agréable, et ils n’offrent point absolument de qualités spéciales qui les distinguent. C’est le recueil de rigueur que se permettent les jeunes écrivains à leurs débuts, et qui a remplacé le volume de poésies par lequel on entrait autrefois dans la littérature. — Nous devons donc reconnaître que ce qui fait surtout défaut aux romanciers belges, c’est le sentiment de l’idéal et la permanente aspiration vers cette harmonie dans le vrai qui est le beau. Une littérature nouvelle qui tend à se constituer ne saurait méconnaître impunément cette suprême condition de l’art. Il n’est pas d’originalité possible pour des œuvres qui introduisent dans leur esthétique des théories utilitaires, ou qui, dans une sphère plus élevée, se contentent facilement du pastiche. Quelles espérances fonder par exemple sur des mélanges de toute sorte d’inspirations, sur de médiocres essais dont il est superflu de nommer les auteurs? Le pastiche présente parfois une valeur réelle, lorsqu’il s’étudie, comme dans les Légendes flamandes de M. Charles de Coster, à retracer les mœurs, le langage, la physionomie intime d’une époque nationale, fameuse elle-même par son importance et sa vitalité. En dehors cependant de l’intérêt qui s’attache à de semblables souvenirs et du mérite patient qui les assemble, quelle base sérieuse peut offrir à de jeunes intelligences l’unique recherche du pastiche? L’état actuel de la peinture