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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/213

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de faire valoir à sa guise le talent qu’il a reçu du maître. La dignité de l’homme est en raison de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa destinée entre ses mains; que la société prenne gai de, en prévenant le mal, de rendre du même coup le bien impossible.


Les Mémoires de M. Guizot donnent à ces grands problèmes de l’histoire contemporaine une saillie merveilleuse, et fournissent pour les résoudre les plus précieux élémens. Ni par son livre ni par ses actes, M. Guizot n’est arrivé ni n’arrivera à la popularité. Cette équivoque récompense est chez nous réservée à des qualités et à des défauts qui ne sont pas les siens. La France, en mesurant la gloire, consulte bien plus ses préférences que la froide justice. La gloire est pour elle une récompense nationale, et non un jugement de la raison. Avoir une doctrine en face de sa volonté est presque une sédition. La France veut qu’on la flatte et qu’on partage ses fautes; ce qu’elle pardonne le moins, c’est d’avoir été plus sage qu’elle. Le poète frivole, docile écho des erreurs de la foule, fut son idole; le penseur austère qui chercha à s’élever au-dessus des préjugés de son temps et de son pays encourut le plus grave des reproches, celui de n’être pas national. Coupable de n’avoir livré au hasard que ce qu’il ne pouvait lui soustraire, et d’avoir préparé l’avenir dans un pays qui fait parfois de la prudence un crime d’état, M. Guizot (et je suppose qu’il en est fier) doit paraître bien peu un homme de son temps à ceux pour qui le patriotisme consiste à ne rien prévoir. Ses Mémoires sont un éloquent appel de ces faux jugemens au tribunal de l’opinion impartiale. Durant les dix-huit années qu’ils embrassent jusqu’ici, les fautes de M. Guizot furent le plus souvent celles de l’opinion dominante ou celles de la fatalité. Peut-être, si les livres suivans nous racontent des fautes qui lui furent personnelles, verra-t-on du moins qu’elles furent pour la plupart la conséquence des nécessités de la situation, que ses adversaires et son siècle en furent quelquefois aussi coupables que lui; qu’on eût pu, en un mot, lui demander de ne pas être, mais qu’il eût été difficile de lui demander d’être autrement qu’il ne fut.


ERNEST RENAN.