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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/187

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taire et démocratique comme à l’époque romaine, est toujours absolu. On partait de cette idée, que la communauté peut tout sur ceux qui la composent, qu’il n’y a pas de résistance légitime contre l’état, que l’individu n’a le droit de se développer que selon la loi de l’état. La liberté pour l’antiquité ne fut guère que l’indépendance nationale; en réalité, on n’était pas plus libre à Sparte qu’à Persépolis. La loi valait mieux sans doute que la volonté du grand roi; mais elle n’était pas moins tyrannique, en ce sens qu’elle se mêlait d’une foule de choses qui, selon nos idées, ne regardent que l’individu. Chaque état de l’antiquité, ayant de la sorte un principe organique très étroit et très exclusif, traversait avec rapidité les diverses phases de la vie : la décadence venait fatalement après la splendeur; les hégémonies et les dynasties se succédaient selon des règles en quelque sorte calculables, et le monde ancien lui-même, dans son ensemble, finit par s’abîmer. Un phénomène comme celui de la civilisation moderne, portant en elle-même un germe de progrès indéfini, ou bien, comme celui de la France, conservant durant huit ou neuf cents ans une même dynastie, toujours très puissante malgré des périodes de revers, est tout à fait sans exemple parmi les états de l’antiquité.

La race germanique, en brisant les cadres de l’empire romain, fit la plus grande révolution politique de l’histoire du monde. Ce fut la victoire de l’individu sur l’état. L’empire, par son despotisme administratif, avait tellement affaibli le monde civilisé qu’il suffît d’une imperceptible minorité pour l’abattre : une poignée de braves aventuriers lui rendit le service de le conquérir. L’esprit des peuples germaniques était l’individualisme le plus absolu : l’idée de l’état leur était complètement étrangère ; tout reposait chez eux sur les libres engagemens, sur la fidélité, sur la ligue passagère des individus associés pour une œuvre commune. Le dernier terme de ce principe social fut la féodalité. Quand nous aurons une bonne histoire des origines de la noblesse française, on verra que chaque centre de familles féodales correspond à un centre de colonisation germanique, et que la plupart des grandes familles qui ont gouverné la France jusqu’à la révolution remontaient à un établissement de l’époque carlovingienne. En effet, l’esprit de la féodalité est l’esprit germanique par excellence. L’homme libre ne doit au roi que ce à quoi il s’est obligé; il est dégagé de ses devoirs, si le roi n’observe pas les siens; lui seul est juge de ce dernier point, et s’il n’est pas satisfait de son suzerain, il peut lui faire la guerre en tout honneur. Joinville est sans contredit le type de la loyauté chevaleresque, on sait de plus quelle affection personnelle il avait pour saint Louis; écoutons-le cependant : « Il arriva qu’un jour un ser-