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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/179

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d’une dame chinoise, et sans pénétrer dans l’intérieur d’un simple bourgeois. M. Cooke avait d’ailleurs une excellente occasion pour son voyage de retour : il avait obtenu passage sur le navire l’Inflexible, qui transportait Yeh dans l’Inde, et il se promettait ainsi d’étudier de près la physionomie, le caractère, les idées, les habitudes d’un grand mandarin. Cet homme qui, hier encore, gouvernait en souverain une population de trente millions d’âmes, qui avait fait tomber près de cent mille têtes, qui, par l’orgueil obstiné de sa politique, s’était constitué l’ennemi de l’Europe, et qui seul avait engagé la lutte contre l’Angleterre et contre la France, le vice-roi Yeh méritait bien, quoique déchu, les honneurs d’une biographie.

Voici le signalement de l’ex-mandarin, tel que nous le donne M. Cooke. Yeh avait cinquante-deux ans; il était très grand et très gros, visage large, yeux petits, nez large, bouche grande, lèvres épaisses, moustaches noires et clair-semées, dents noires, mains petites et bien faites. Faute de cheveux, sa queue était maigre et très courte, ses ongles étaient de longueur ordinaire. Il était donc dépourvu des deux ornemens auxquels les Chinois attachent le plus de prix : une belle queue et des ongles longs. Sa physionomie, sans manquer d’intelligence, était impassible, froide et cruelle; on y lisait une expression de volonté bien arrêtée et d’extrême prudence. Un collectionneur lui demanda un autographe; il refusa, craignant de se compromettre. Dans sa personne et dans ses vêtemens, il était sale, et d’une saleté repoussante; il tirait vanité de sa vieille robe qu’il portait depuis dix ans. Un jour il demanda qu’on lui préparât un bain : on s’empressa de satisfaire à son désir; quand il sortit de la cabine, on s’aperçut qu’il s’était à peine mouillé les mains. Du reste, il paraissait très sobre, ne fumait pas l’opium, ne buvait que du thé, et vivait en général de la manière la plus simple. Son père était un ancien fonctionnaire. Lui-même n’était arrivé à la haute dignité de vice-roi qu’après avoir passé avec éclat tous les examens littéraires et traversé successivement tous les grades inférieurs : il avait été juge, préfet, gouverneur de province, etc. Il ne devait son élévation qu’à son mérite. Pendant les premiers jours de sa captivité, il se montra indifférent à tout, refusa toute conversation, et affecta pour les officiers ou fonctionnaires anglais qui l’entouraient un profond mépris. L’interprète placé auprès de lui n’était à ses yeux qu’un espion. M. Cooke crut devoir lui décliner sa qualité; il se présenta devant lui, un exemplaire du Times à la main; il lui exposa qu’il était le correspondant de ce journal, que les lettrés de l’Occident portaient le plus vif intérêt aux affaires de Chine, et que lui, George Wingrove Cooke, s’estimerait très heureux que le grand mandarin voulût bien lui fournir des informations