Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/177

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


dans la même ville, et, comme l’entretien de leur résidence est à leurs frais, ils se soucient peu de faire pour un si court délai des dépenses qui profiteraient à leurs successeurs. En parcourant la ville à l’aide du compas (car autrement on se perdrait dans ce labyrinthe de rues tortueuses), M. Cooke arriva à une petite place qui fut signalée à son attention : c’était la place des exécutions capitales. Là, en deux ans, soixante-dix mille têtes avaient roulé sous le sabre des bourreaux chinois. C’était l’insurrection qui avait fourni à l’impitoyable justice du vice-roi ce nombre effrayant de victimes! Chaque jour, la place était arrosée de sang. Plusieurs résidens européens avaient assisté à cet horrible spectacle, et leurs récits, parvenus en Europe, n’avaient été reçus qu’avec défiance. Les témoignages recueillis par M. Cooke, les aveux mêmes du vice-roi ne laissent plus aucun doute sur le chiffre de ces sanglantes exécutions. D’après la loi chinoise, les condamnations à mort doivent être sanctionnées par l’empereur; mais, en présence de l’insurrection, Yeh avait été investi de pouvoirs exceptionnels; il en avait usé sans faiblir, et plus tard il déclarait que, tant qu’il aurait eu des rebelles à punir, son bras ne se serait point lassé de frapper, la sûreté de l’état le voulant ainsi. Ce qu’il y a peut-être de plus étrange, c’est que la population de Canton, si turbulente d’ordinaire, si difficile à manier, demeurait impassible à la vue de ces exécutions, qui atteignaient les proportions de véritables massacres. Au reste, sans être précisément cruels, les Chinois ont une législation pénale des plus rigoureuses; la vie a peu de prix à leurs yeux, et les châtimens les plus atroces infligés aux criminels n’éveillent en eux aucun sentiment de pitié. Parmi les collections de peintures sur papier de riz que l’on vend à Canton, se trouve une série d’aquarelles qui représentent les divers supplices. Les scènes retracées dans cet album sont atroces; elles sont malheureusement exactes. Que dire encore des prisons chinoises? M. Cooke les a visitées, à la suite de lord Elgin et des commissaires alliés, qui avaient à s’assurer qu’on n’y retenait plus aucun des habitans de Canton condamnés pour avoir entretenu des rapports avec les étrangers. Toute la presse européenne a reproduit l’éloquente lettre que le correspondant du Times a consacrée à ce triste sujet. Le père Duhalde écrivait au siècle dernier que « les prisons chinoises n’ont ni l’horreur ni la saleté des prisons d’Europe, et qu’elles sont plus commodes et plus spacieuses. » S’il disait vrai, il faut croire que depuis cette époque l’administration chinoise a, sur ce point comme sur tant d’autres, singulièrement dégénéré. Rien de plus affreux, de plus odieux que la prison visitée et décrite par M. Cooke.

Des représentations énergiques furent adressées par lord Elgin au gouverneur Pi-kwei. Celui-ci parut surpris de cette sensibilité;