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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/176

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les transes de l’infortuné Pi-kwei, condamné à se laisser sacrer gouverneur par les étrangers (que dirait-on à Pékin?), et pour justifier la politique en apparence assez singulière adoptée par les vainqueurs. La position était des plus embarrassantes. Une grande cité de plus d’un million d’âmes à maintenir dans l’ordre, une population chinoise à gouverner de telle sorte qu’elle ne fût choquée ni dans ses mœurs ni dans ses habitudes si différentes des nôtres, et en même temps qu’elle ne fût point tentée de se mettre en révolte, évidemment ce n’était pas avec quelques officiers européens à la tête d’une poignée de soldats que l’on pouvait résoudre ce double problème. L’événement donna pleinement raison au système imaginé par les ambassadeurs. Pi-kwei, sans cesser d’adresser à l’empereur ses petits rapports chinois, dans lesquels il arrangeait les choses à sa façon, n’osa pas broncher sous l’œil vigilant de la commission anglo-française, et il s’acquitta exactement de la mission qu’on lui avait imposée. Quant à la population, comme elle voyait les mêmes fonctionnaires, les mêmes mandarins, la même police, il lui sembla que rien n’était changé au-dessus d’elle, et elle se montra fort satisfaite de pouvoir rouvrir si promptement ses boutiques. Quelques jours après le bombardement. Anglais et Français se promenaient librement dans tous les quartiers de la ville sans essuyer la moindre insulte.

M. Cooke ne fut pas des moins empressés à parcourir Canton et à franchir l’enceinte de cette fameuse cité tartare, qui jusqu’alors, malgré les stipulations des traités, avait été obstinément fermée à la curiosité des Européens. L’intérieur de Canton n’offre rien de particulier; ainsi que l’écrivait en 1735 le père Duhalde [1], « il n’y a presque point de différence entre la plupart des villes de la Chine, de sorte qu’il suffit d’en avoir vu une pour se former l’idée de toutes les autres. » Canton est très peuplé, c’est une place industrielle et commerciale de premier ordre; les rues, bordées de boutiques et toujours pleines de monde, présentent l’aspect le plus animé. Les temples et les édifices publics sont nombreux; mais à l’exception du temple de Confucius et de la pagode des cinq cents dieux, ces monumens sont peu remarquables. Une pagode à neuf étages, dont les Chinois font grand étalage lorsqu’ils parlent de Canton, est complètement dégradée. Les ya-muns, ou résidences officielles des principaux mandarins, n’ont pour ainsi dire que les quatre murs; à l’intérieur, ces prétendus palais sont sales, mal entretenus, presque inhabitables, et l’on ne s’explique vraiment pas que de hauts fonctionnaires puissent s’accommoder de pareilles demeures. Il paraît que les mandarins gardent rarement un emploi plus de trois ans

  1. Description de l’Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise.