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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/154

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dire de ce qui n’a pas de nom dans le langage exclusif de l’aristocratie britannique. Les lettres de M. Russell ont produit presque une révolution dans les mœurs militaires de nos alliés. M. Cooke s’est trouvé sur un plus modeste théâtre. La prise de Canton ne vaut pas celle de Sébastopol; mais là aussi le correspondant du Times, à l’exemple de son infatigable et vaillant confrère, a pu rendre d’éclatans services et représenter dignement la presse anglaise. Le special correspondent est désormais l’accessoire obligé et accepté de toute expédition importante. C’est un personnage nouveau, qui a sa manière de voir, d’observer et d’écrire. Inventé d’abord pour recueillir et transmettre des informations politiques, il n’a point tardé à étendre démesurément son domaine. En quelque lieu qu’il exerce, il trouve l’improvisation toujours prête; de là une originalité incontestable et une façon tout à fait neuve de décrire un pays. Voyons donc ce que devient la Chine sous la lunette d’un correspondant du Times, qui la dévisage lestement et la dessine en quelques coups de plume comme un panorama à vol d’oiseau.

M. Cooke ne perd pas de temps en route. Suivant le rapide itinéraire des paquebots de la Compagnie péninsulaire, il traverse à toute vapeur la Méditerranée, s’arrête à peine en Egypte, reprend la mer à Suez, descend quelques heures à Ceylan, à Pinang, à Singapore, et débarque enfin à Hong-kong le 23 mai 1857. Le récit de cette traversée est l’affaire d’une seule lettre. La belle occasion cependant de décrire le ciel pur de l’Egypte, le Nil, le désert, les flots bleus de la Mer-Rouge, les calmes du détroit de Malacca, le mouvement et les mille incidens de la vie de bord sur l’un de ces grands navires encombrés de passagers et de passagères qui font entre l’Angleterre et l’Orient le service de malles-postes! Mais tout cela est connu des lecteurs anglais, et M. Cooke paraît résolu à ne nous parler que des Chinois. C’est à Pinang qu’il rencontre les premiers échantillons de cette noble race, et son impression, il faut le dire, n’est point flatteuse. « Comment! s’écrie-t-il, ces personnages grotesques que nous voyons dessinés sur les éventails et sur les boîtes à thé, avec leurs yeux ternes et leurs faces blêmes, ce ne sont point des caricatures, ce sont des portraits, des portraits ressemblans! C’était bien la peine en vérité de braver quarante jours de mal de mer pour aboutir à cette grande découverte! » A Singapore, M. Cooke éprouve le même désappointement. Tous ces fils du Céleste-Empire sont d’une monotonie désespérante : les voilà bien, coulés dans le même moule, originaux peut-être dans leur espèce, mais insignifians dans leur individualité, et, pour comble de disgrâce, parfaitement connus des lecteurs du Times, auxquels le correspondant n’a plus rien à apprendre! Singapore n’inspire à M. Cooke qu’une réflexion qui peut sembler neuve, et qui a dû exciter en Angleterre