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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/148

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ser l’indulgence jusqu’à la faiblesse : il avait donc insisté pour qu’on exceptât de l’amnistie cinq personnes qui en effet avaient franchi toutes les limites de la trahison et du crime : Trancas, conseiller au parlement, Blarut et Dezert, qui tous trois avaient été proposer à Cromwell de céder à la république d’Angleterre plusieurs points du territoire français et peut-être même Bordeaux, ainsi que Villars et Duretête, les deux chefs de l’Ormée, qui avaient amassé tant de haines. Trancas était encore en Angleterre avec ses deux collègues : ils y demeurèrent. Le prince de Conti sauva le lâche Villars en l’emmenant avec lui, et on l’oublia dans les bagages et la domesticité de son protecteur [1]. Duretête paya pour tous. Il avait eu l’imprudence de rester à Bordeaux. Apprenant qu’on voulait l’arrêter, il essaya de se sauver dans une charrette de foin, fut reconnu, pris et condamné à être roué vif. Pendant plus d’une année, cet homme avait été maître absolu dans Bordeaux, faisant mouvoir à son gré le prince de Conti, et adoré de la populace, à qui ses décisions étaient des ordres souverains. Un historien [2] lui rend cette justice, qu’il n’avait pas profité de son pouvoir pour s’enrichir, et si l’ancien boucher s’était montré impitoyable, du moins il était demeuré pauvre. Il marcha à la mort avec fermeté, et ne donna nul signe d’émotion, hormis quand il vit cette multitude, qui avait été dans sa main et à ses pieds, assister tranquillement à son exécution, et pousser la bassesse de l’inconstance jusqu’à insulter à son malheur. On avait choisi la plate-forme de l’Ormée pour le lieu du supplice. Le corps de Duretête y resta exposé plusieurs jours sur la roue; on mit sa tête au bout d’un pieu, et on l’attacha au haut d’une tour à l’extrémité de l’Ormée. En même temps on s’empressa de rebâtir le château du Hâ et le château Trompette; le futur maréchal d’Estrade fut nommé maire perpétuel de Bordeaux, et le duc d’Épernon rétabli dans le gouvernement de la province.

Ainsi finit la fronde à Bordeaux : ses destins étaient accomplis sans retour, et, quelques mois à peine écoulés, il n’en restait plus qu’un souvenir pénible dans la mémoire des honnêtes gens et une date funeste dans notre histoire.


VICTOR COUSIN.

  1. Mémoires de Cosnac, ibid., p. 110.
  2. Dom Devienne, qui a recueilli la tradition de Bordeaux, et qui avait sous les yeux bien des manuscrits du temps. L’abbé de Cosnac, qui ne pardonnait pas encore à Duretête la peur qu’il lui avait faite, parle tout autrement, ibid., p. 110 et 111. « Duretête, l’autre chef, demeura, soit qu’il fût assez mal avisé pour se fier à sa basse naissance et pour s’imaginer qu’on négligerait sa punition, soit qu’il eût regret d’abandonner le fruit de ses brigandages. »