Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/104

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


« — Madame, dit Michel-Ange, peut-être m’accordez-vous plus que je ne mérite; mais, puisque vous m’y faites penser, permettez-moi de vous porter mes plaintes contre une partie du public, en mon nom et en celui de quelques peintres de mon caractère. Des mille faussetés répandues contre les peintres célèbres, la plus accréditée est celle qui les représente comme des gens bizarres et d’un abord difficile et insupportable, tandis qu’ils sont de nature fort humaine. Partant les sots, je ne dis pas les gens raisonnables, les tiennent pour fantasques et capricieux, ce qui s’accorde difficilement avec le caractère d’un peintre... Les oisifs ont tort d’exiger qu’un artiste absorbé par ses travaux se mette en frais de complimens pour leur être agréable, car bien peu de gens s’occupent de leur métier en conscience, et certes ceux-là ne font pas leur devoir qui accusent l’honnête homme désireux de remplir soigneusement le sien... Je puis assurer à votre excellence que même sa sainteté me cause quelquefois ennui et chagrin en me demandant pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent, car lorsqu’il s’agit de peu, je pense lui être plus utile et mieux la servir en restant chez moi qu’en me rendant auprès d’elle. Alors je dis à sa sainteté que j’aime mieux travailler pour elle à ma façon que de rester un jour entier en sa présence, comme font tant d’autres.

« — Heureux Michel-Ange! m’écriai-je à ces mots, parmi tous les princes il n’y a que les papes qui sachent pardonner un tel péché.

« — Ce sont précisément des péchés de cette sorte que les rois devraient pardonner, dit-il. — Puis il ajouta : — Je vous dirai même que les occupations dont je suis chargé m’ont donné une telle liberté, que tout en causant avec le pape, il m’arrive, sans y réfléchir, de placer ce chapeau de feutre sur ma tête, et de parler très librement à sa sainteté. Cependant elle ne me fait point mourir pour cela; au contraire, elle me laisse jouir de la vie, et, comme je vous le dis, c’est dans ces momens-là que mon esprit est le plus occupé de ses intérêts.

«... J’ose l’affirmer, l’artiste qui s’applique plutôt à satisfaire les ignorans qu’à sa profession, celui qui n’a dans sa personne rien de singulier, de bizarre, ou du moins qu’on appellera ainsi, ne pourra jamais être un homme supérieur. Pour les esprits lourds et vulgaires, on les trouve, sans qu’il soit besoin de lanternes, sur les places publiques du monde entier. »


Mais Vittoria veut en venir à ses fins et faire parler Michel-Ange sur la peinture.


« Demanderais-je à Michel-Ange, dit-elle à Lactance, qu’il éclaircisse mes doutes sur la peinture? Car pour me prouver maintenant que les grands hommes sont raisonnables et non bizarres, il ne fera point, j’espère, un de ces coups de tête dont il a l’habitude. »

« Michel-Ange répondit : — Que votre excellence me demande quelque chose qui soit digne de lui être offerte, elle sera obéie.

« La marquise, souriant, continua : — Je désire beaucoup de savoir ce que vous pensez de la peinture de Flandre, car elle me semble plus dévote que la manière italienne.

« — La peinture flamande, répondit Michel-Ange, plaira généralement à tout dévot plus qu’aucune d’Italie. Celle-ci ne lui fera jamais verser une larme,