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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1007

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d’en voir et d’en embrasser beaucoup. Il saisit sans effort et comprend avec intelligence les mœurs les plus diverses, non dans leurs nuances subtiles et leurs détails profonds, mais dans leurs caractères généraux. Nul jeune romancier de ce temps-ci n’a vu en courant plus de choses, et n’en a compris de plus différentes. Il a saisi avec une promptitude remarquable les principaux traits de la vie grecque dans la Grèce contemporaine et le Roi des Montagnes, de la vie italienne dans Tolla, de la vie parisienne dans Germaine. Tolla, que tous nos lecteurs se rappellent certainement, est un beau récit qui continue heureusement le brillant début de la Grèce contemporaine, et c’est peut-être la plus universellement estimée de toutes les œuvres d’imagination de l’auteur. Cependant, malgré l’opinion générale, je lui préfère le Roi des Montagnes. Le récit dans Tolla alterne entre le ton passionné qui convient au roman et la sécheresse qui caractérise la chronique. Assurément je suis bien loin de vouloir réveiller le débat que l’envie et la malveillance soulevèrent contre l’auteur lors de l’apparition de Tolla, mais je sens trop, en lisant ce livre, que M. About n’a pas tiré directement de son imagination la belle histoire qu’il raconte. Je sens trop quelquefois que ce ne sont pas des observations personnelles qu’il met en ordre, mais des documens qu’il a sous les yeux. Tantôt il semble développer quelque point qui lui a paru intéressant et dramatique, tantôt résumer et abréger des détails qui lui ont paru longs et oiseux. L’histoire est en elle-même très émouvante, et cependant, sous la plume de M. About, elle n’excite pas toute l’émotion qu’elle contient. On ne pleure pas lorsque Tolla entre au couvent ; on ne pleure pas lorsque la plus jolie fille de Rome, belle encore pour un jour dans la mort, traverse les rues de la ville éternelle sur sa couche funèbre de velours blanc ; on ne s’indigne pas assez fortement lorsque la noble victime est en butte aux calomnies de Mme Fratief et de ses dignes complices. Le livre n’en est pas moins plein de détails heureux et charmans ; les caractères du fidèle Menico et de l’hypocrite Rouquette ont été esquissés à grands traits avec une finesse vigoureuse, la jalousie d’Amarella a été habilement saisie, et le duo d’amour entre Lello et Tolla dans le jardin du palais Feraldi, le soir des fiançailles, compose deux des plus jolies pages qu’on ait écrites dans ces dernières années.

Germaine est peut-être le plus éloquent des récits de M. About. Tolla et le Roi des Montagnes, quoique très supérieurs à Germaine, ont un défaut dont ce dernier livre est en partie exempt : c’est une certaine sobriété qui finit par lasser l’esprit, comme une campagne sans arbres et sans verdure finit par lasser l’œil. C’est un mérite que de ne pas abuser de la couleur et des métaphores, cependant