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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/1000

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gens de lettres anathématisaient la littérature universitaire comme ennuyeuse et pédantesque ; de l’autre, les universitaires exorcisaient à grands renforts d’articles et de traités la littérature de leur temps comme insensée, immorale et de mauvais goût. Cet état de choses, fort entamé par la révolution de février, fut mis à néant par la génération qui sortit de l’École normale pendant les orageuses années de 1848 et de 1849. M. Edmond About et ses jeunes amis ont opéré une véritable révolution dans la littérature universitaire. Le sanctuaire dont ils devaient être les lévites menaçant ruines, ils le quittèrent, jetèrent plus ou moins la toge aux orties et allèrent courir les aventures. Il ne leur resta bientôt plus rien de cette réserve dédaigneuse dont leurs devanciers s’étaient montrés prodigues envers leurs contemporains, rien de cette froideur timide et de ces allures dogmatiques qui distinguent quelques-uns de leurs aînés, sortis comme eux de l’Université. Ils se lancèrent au plus épais de la mêlée du monde, ne conservant de leur stage dans l’Université que l’instruction qu’ils y avaient reçue. Ils oublièrent en un jour qu’ils avaient été élevés pour déposer l’encens et le sel sur les autels de toutes les traditions, pour être des personnages aux allures graves et compassées, aux opinions honnêtes et prudentes. Dans la critique, dans la philosophie, dans la littérature, ils se firent aussitôt remarquer par la vivacité de leurs allures et de leur parole. La politique universitaire avait toujours été timide et prudente à l’excès ; mais voici un jeune publiciste sorti de son sein qui républicanise les théories vénérées de Montesquieu, et qui, par l’emportement de sa verve, l’ardeur mordante et quelquefois âpre de sa parole, semble plutôt trahir un homme de parti passionné et fait pour le combat qu’un homme élevé pour les paisibles devoirs du professorat. Les éclectiques se croyaient très hardis en proclamant qu’Hegel pourrait bien être un grand homme ; mais voici un jeune philosophe qui le proclame dieu, s’empare de ses méthodes, et, les unissant à celles de Condillac, anathématisé dans l’Université depuis le sensualisme mitigé du bon Laromiguière, déclare la guerre aux doctrines prépondérantes dans l’école où il a été élevé. Ce n’est pas lui qui conservera les traditions du langage modéré, qui se refusera les métaphores violentes et les expressions à outrance, les images pittoresquement brutales. Avec le cynisme éloquent de la science, qui dédaigne les illusions sentimentales, il vous fait assister à la génération de la pensée par la matière cérébrale, vous fait palper le viscère du cœur, siège de l’enthousiasme et de l’amour, et vous renvoie, à votre grande horreur et à votre profonde épouvante, après vous avoir appris que l’homme est un animal mené par son tempérament et son système nerveux.

De telles opinions étaient pour faire bondir tous ceux qui marchaient