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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/979

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M. Feydeau eût mieux fait de laisser deviner au lecteur ; ce qui importait, c’était la seule conception d’une œuvre que l’auteur a justement appelée une étude. C’est un livre où l’analyse intervient, mais où la méthode analytique fait encore défaut. Ce qui lui manque, ce ne sont pas des épisodes, ils sont en nombre suffisant : c’est le style. On est d’autant plus frappé de ce défaut que le style de M. Feydeau dans Fanny n’est pas véritablement le sien : c’est un style imité, maniéré, auquel il a voulu donner une couleur particulière qui n’est pas dans son tempérament, et qui l’entraîne parfois à de singulières naïvetés d’expression. Si M. Feydeau veut continuer à faire du roman, il a tout intérêt à ne pas imiter le style d’une certaine école raffinée qui met des paillettes à tout ce qu’elle touche : témoin le Roi Voltaire [1] de M. Arsène Houssaye.

M. Houssaye est un homme d’un esprit aimable sans contredit, et la grâce mignarde ne lui manque pas ; mais il n’a pas de véritable science. Il aime ce qui est beau et grand, mais il l’aime à sa façon ; il ne comprend guère que le côté brillant, que la forme extérieure des belles et grandes choses. Ne lui demandez pas des idées, encore moins une théorie. Pour lui par exemple M. Emile Augier et M. Ponsard sont de la même école. En outre il est certain que M. Houssaye a des convictions philosophiques encore moins arrêtées que ses convictions littéraires, et c’est pour toutes ces raisons que personne moins que lui n’était propre à faire une étude générale sur Voltaire. L’auteur de Candide devait doublement tromper son historiographe, d’abord par le côté brillant de sa vie, ensuite par le vague apparent de sa philosophie. Ce que la plume de M. Houssaye nous a déjà donné pouvait faire ainsi préjuger du livre qu’il allait publier, et le livre n’a pas trompé ce que je ne veux pas appeler mes espérances. Certes c’est bien Voltaire que M. Houssaye nous montre. Il est né en 1694, et sa dynastie devance celle des Pharaons ; il s’est incarné comme Satan dans tous les esprits ; il est à la fois Moïse, Hésiode, Aristophane, Lucrèce, César, Lucien, Luther !… Enfin c’est le Voltaire des gens du monde, c’est-à-dire un Voltaire apocryphe. — La plus curieuse transformation que M. Houssaye ait fait subir au roi Voltaire, c’est, après lui avoir donné pour prédécesseur Louis XIV, de lui donner pour successeurs Napoléon et M. Edmond About. De ces deux plaisanteries, je ne relèverai que la première. Napoléon continuant Voltaire ! J’avais bien raison de refuser des idées sérieuses à l’auteur de Philosophes et Comédiennes. C’est en s’amusant, avec de pareilles antithèses, à relier entre elles des ressemblances gratuites qu’on arrivé encore à faire de l’auteur du Dictionnaire philosophique une espèce de philosophe platonicien. Il ne faut pas chercher à relever Voltaire de certaines choses : il n’en a pas besoin. Son fameux vers sur la nécessité d’un Dieu va de pair avec certaines tirades de la tragédie de Mahomet. N’est-il pas ridicule que M. Houssaye prête à Voltaire des inspirateurs tels que saint Jean et saint Augustin, et qu’il le fasse s’écrier : « O mon Dieu ! je te cherche, où es-tu ? » en se promenant dans son parc ? Que Voltaire ait été un grand seigneur philosophe, je l’admets. En écrivant l’Essai sur les Mœurs, il n’avait pas le peuple en vue, non plus que Brutus en tuant César ; mais il

  1. Un vol. in-8°, Michel Lévy.