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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/970

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blèrent dans un bureau de la chambre, dans le committee-room n" 11, local voué désormais à une célébrité historique. Ils étaient cent vingt, résolus à empêcher la formation d’un nouveau ministère Palmerston et à voter contre la motion de M. Cardwell. Cette réunion décida du sort de cette motion et assura l’existence du ministère Derby. Pour nous, qui pouvons juger ces mouvemens de partis avec un entier désintéressement d’esprit, nous regardons cette manifestation des libéraux indépendans et la scission temporaire qu’elle a opérée au sein du grand parti libéral comme un acte utile, et qui profitera au progrès politique et au rajeunissement des partis en Angleterre.

C’est notre conviction que dans un pays avancé, chez un peuple parvenu à sa majorité politique et qui se gouverne par l’opinion, les partis doivent passer alternativement du pouvoir à l’opposition. Cela est salutaire pour les politiques représentées par les partis, cela est bon pour les personnes qui dirigent les partis et sont appelées à exercer le pouvoir, cela est nécessaire pour réconcilier les diverses humeurs de l’opinion publique et les intérêts changeans qui la dominent tour à tour avec la conservation de la constitution en vigueur. La prolongation actuelle du cabinet de lord Derby et l’éloignement temporaire du pouvoir de lord Palmerston, de lord John Russell et des whigs, nous paraissent devoir être profitables à l’Angleterre à ce triple point de vue. Les tories, aux prises avec les nécessités du pouvoir, seront obligés de pactiser avec l’esprit réformateur de l’époque. Lord Palmerston, lord John Russell et les Whigs, retombés dans l’opposition, se dérouilleront des routines de la vie officielle, et, pour reconquérir leur ascendant sur le parti libéral, seront poussés vers des progrès nouveaux. Voilà le profit des partis. Conférer, d’une part, les jouissances et la gloire du pouvoir à des hommes qui ont consacré leur vie aux affaires publiques, dont l’exercice du pouvoir fortifiera et complétera le talent, et qui accroîtront ainsi dans l’avenir le bataillon disponible des serviteurs capables du pays ; laisser, d’un autre côté, les hommes d’état vieillis dans les fonctions se retremper quelque temps dans la vie privée, devenir plus accessibles aux exigences légitimes de leurs associés politiques, voilà la justice due aux personnes. Enfin ces changemens dans le personnel gouvernemental ne sont pas moins prescrits par l’intelligence des sentimens publics, par la connaissance éclairée du tempérament de l’opinion. L’humanité est de sa nature essentiellement dramatique. Dans les sociétés civilisées, le gouvernement n’est point seulement une affaire, la plus grande de toutes ; il est encore un spectacle, et le plus intéressant de tous les spectacles. Aussi est-il dangereux pour les gouvernemens déjouer trop longtemps la même pièce avec les mêmes acteurs. Hélas ! nous en avons fait nous-mêmes la triste expérience. Si le dernier ministère du roi Louis-Philippe n’avait pas duré huit ans, un changement forcé de cabinet eût-il été le signal d’une révolution ?

Au surplus, les effets que nous attendons de la position respective des partis anglais commencent déjà à se produire. Le ministère de lord Derby paraît être disposé à faire des concessions libérales qu’on ne lui eût point arrachées dans l’opposition. La question de l’admission des israélites dans la chambre des communes va sans doute être résolue : les membres du ministère opposés à cette dernière conquête de la liberté religieuse font taire leurs