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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/961

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volontiers à l’éducation qu’on lui apporte. Les autres hommes peuvent jouer à leur gré auprès de lui le rôle de bon ou de mauvais génie : le nègre subit toutes les influences sans les discuter, avec une conscience en quelque sorte touchante de son infériorité. Cette infériorité, ses traditions la constatent ; elles sont pleines du lointain souvenir d’une malédiction divine. Au Mozambique, il y a une puissante peuplade, celle des A’Makuas, qui a accepté et naturalisé chez elle la légende biblique de Cham, le fils maudît de Noë. On y raconte que dans le principe les Africains étaient aussi blancs et aussi intelligens que les autres hommes ; mais un jour Muluku (le bon Dieu), s’étant enivré, tomba dans le chemin les vêtemens en désordre : les Africains qui passaient le raillèrent de sa nudité ; les Européens au contraire eurent honte et pitié de l’état de Muluku ; ils cueillirent des feuilles et l’en couvrirent respectueusement pour que d’autres passans ne le vissent pas. Dieu punit les Africains en leur ôtant leur esprit et en leur donnant une peau noire. Et partout, au Congo, à la Guinée, dans l’intérieur, des traditions et des récits originaux nous montrent les Africains châtiés pour leur désobéissance ou leur révolte et condamnés à une condition abjecte. Muluku, maltraité, trahi par les hommes au milieu desquels il s’était présenté en bienfaiteur, se retire, laissant le monde livré à Mahoka, le mauvais principe. Les Hottentots, ces pauvres êtres si profondément déshérités de tous les biens de la nature, qui traînent une vie misérable sans souvenirs et sans espérances, racontent que leurs premiers parens, ayant offensé Gounja Ticquoa, le bon génie, ont été condamnés par lui avec leur postérité. Certes il y a quelque chose de profondément touchant dans cette résignation de toute une portion de la famille humaine qui connaît son infériorité, et qui l’accepte en châtiment d’une faute dont elle n’a qu’un lointain et vague souvenir.

L’éducation et le mélange, tels sont, d’après les démonstrations de l’expérience, les principaux moyens d’améliorer la race noire. Le mélange sera la conséquence naturelle de l’établissement des Européens en Afrique. Quant à l’éducation, il se pourra qu’elle prenne dans beaucoup d’états noirs une forme analogue à la tutelle que les États-Unis exercent sur le Libéria, ou qu’elle soit aidée par le concours des missionnaires ; mais, de quelque façon qu’elle procède, il ne faut pas s’attendre à lui voir produire de prompts résultats. En Afrique, il n’y a pas seulement des nègres, il y a de plus les Arabes, en général nomades et commerçans, les Berbères, dont M. Barth nous a montré dans le désert les turbulentes tribus, et les Fellani qui ont conquis en partie le Soudan. Or tous ces hommes, d’origine sémitique ou malaisienne, sont actifs, belliqueux, avides de domination. C’est sous leur influence que se sont formés les sociétés et les états grossièrement ébauchés qui se partagent le Soudan ; ils y ont apporté ces rudimens d’industrie que MM. Baikie et Barth signalent dans les villes situées sur les bords du Binué, dans Agadès, dans Katsena, Kano, etc. ; à l’idolâtrie ils ont substitué l’islamisme, ce qui est un progrès ; enfin ils ont remplacé la barbarie complète par une civilisation relative. Les conquêtes qu’ils ont faites ainsi, il faut s’attendre à les leur voir défendre énergiquement contre les empiétemens des Européens, et dans les luttes qui pourront un jour s’engager entre eux et nous, il faut bien reconnaître que nous aurons plus d’une cause d’infériorité :