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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/960

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le commerce des esclaves, à s’entre-déchirer et à se vendre les uns les autres. Quant à Haïti, il est vrai que cette île, depuis que la population noire s’y trouve livrée à elle-même, présente le spectacle d’une hideuse et sanglante parodie ; maïs il faut se rappeler que les nègres, comme de grands enfans, sont ce que l’éducation sait les faire : d’esclaves, ceux de Haïti sont devenus libres tout à coup ; ils ont joui sans préparation d’une liberté que leurs maîtres, en abusant de toutes les jouissances brutales, leur avaient eux-mêmes appris à confondre avec les déréglemens de la licence. Il s’est produit dans l’esprit de ces hommes, devenus subitement maîtres du sol qu’ils cultivaient en esclaves, une folle réaction qui dure encore contre les habitudes et les lourds devoirs imposés par l’esclavage. Il faut donc se détourner de ce spectacle affligeant sans en rien conclure contre les aptitudes de la race noire, et reporter les jeux, en Afrique même, à l’extrémité occidentale de la Guinée, vers cette cote des Graines où la philanthropie des quakers de Pensylvanie a fondé les établissemens du Libéria. Aujourd’hui ces établissemens comptent trente-six années d’existence. Le but des fondateurs, outre le désir d’arrêter aux États-Unis l’accroissement des noirs, était d’étudier sur eux les résultats que peut produire une éducation libérale. Or la colonie a vu se développer d’année en année sa prospérité agricole et commerciale. Les délits commis par les noirs, qui seuls y obtiennent droit de cité, n’ont pas été graves ou fréquens. Ces hommes, originaires de tous les points de l’Afrique, sont parvenus par leur travail et leur persévérance, deux qualités dont leur race semble peu susceptible, à surmonter les difficultés que leur opposaient à la fois et le climat, qui n’est guère moins défavorable sur cette côte aux noirs venus de loin qu’aux blancs eux-mêmes, et l’intimité des tribus indigènes, hostiles d’abord à leur installation. Ces obstacles ont été patiemment surmontés, et la plupart des voisins du Libéria ont fini par subir les influences salutaires que leur apportaient ces pauvres nègres qu’avait expatriés l’esclavage, et que l’humanité et la civilisation rendaient affranchis à leur terre natale.

Toutefois jusqu’en 1847 le Libéria n’ayant jamais cessé de vivre sous la tutelle immédiate de l’Union américaine, sa prospérité n’avait encore rien de décisif, car elle pouvait être attribuée à la vigilante administration de la métropole ; mais depuis dix ans son indépendance a été proclamée, et il jouit d’un gouvernement entièrement composé d’hommes de couleur, sans que cette expérience ait nui à l’ordre et à la prospérité de la jeune colonie. Quelques hommes intelligens se sont manifestés au milieu des noirs nés et élevés en Afrique, si bien que le Libéria semble destiné à s’accroître et à prospérer lors même que les États-Unis cesseraient de lui envoyer des hommes et de l’argent. L’aspect de ce petit état, composé de noirs actifs qui s’efforcent de copier avec intelligence l’organisation des sociétés blanches, dont ils reconnaissent la supériorité, plaît à l’esprit et le repose au milieu du chaos et du dévergondage des sociétés africaines livrées à elles-mêmes.

Ainsi le nègre ne possède pas la force d’initiative et les instincts naturels qui ont permis aux autres hommes, jetés comme lui nus sur la terre, de se développer et de s’améliorer ; mais également facile aux bonnes et aux mauvaises impressions, d’un naturel en général doux et bienveillant, il se prête