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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/946

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L’occasion d’une autre excursion non moins importante ne tarda pas à se présenter. Au sud-ouest de Kukuwa s’étend le Mandara, province montagneuse, dépendante du Bornu et assez connue par la relation de Denham, qui l’a jadis visitée. Le chef de cette province avait refusé son tribut d’esclaves, et le cheik se proposait de marcher en personne contre le rebelle avec son fidèle vizir et son serkin-karji, sorte de chef de police, qui était le troisième dignitaire de l’état. Celui-ci, nommé Lamino, était un singulier personnage, d’une corpulence énorme, très dur de caractère, énergique, fort utile à son maître, et qui, en dépit de ses apparences et de ses habitudes peu sentimentales, aimait uniquement une de ses femmes, se plaisait à causer d’amour, et répétait à nos voyageurs qu’un amour partagé est le plus grand bien sur terre. Les chefs, convoqués par le cheik et stimulés par l’espoir du butin, étaient accourus, suivis de leurs hommes de guerre et accompagnés d’une portion de leur harem, dont ils ne se séparent jamais complètement ; le cheik était suivi de douze femmes, et le vizir en avait huit pour sa part dans cette expédition. Quant à Lamino, il n’emmenait que sa chère favorite. Les deux Européens furent autorisés à se joindre à l’armée, et l’on se mit en marche dans la direction du sud. Les régions du Bornu méridional sont riches en plantations de coton ; ce précieux végétal abonde dans toutes les parties du Soudan. Les huttes se font remarquer par l’élévation particulière de leurs toits coniques. Des figuiers et de nombreuses variétés d’arbres embellissent le paysage ; il y en a de gigantesques : le feuillage d’une espèce de caoutchouc n’a pas moins de soixante-dix à quatre-vingts pieds de diamètre. Une espèce de sorgho, dont on fait du sucre, s’élève de quatorze à vingt-huit pieds. Notre sucre d’Europe, par sa blancheur et sa dureté, excite l’admiration de ceux des naturels de l’Afrique qui en ont vu. Barth, interrogé plus d’une fois à ce sujet, essaya d’expliquer les procédés de notre fabrication ; mais chacun témoignait de la surprise et du dégoût en apprenant quel rôle y remplit le noir animal. Les autres industries du pays sont la préparation de la poudre, pour laquelle on emploie particulièrement le charbon d’une espèce de mimosa appelé kingar, la confection et la teinture par l’indigo de chemises de coton. L’expédition militaire continuait d’avancer, mais lentement et non sans quelque incertitude ; le cheik s’était flatté qu’une démonstration suffirait pour déterminer la soumission du chef récalcitrant, et il redoutait de s’engager dans les montagnes du Mandara avec son armée, presque entièrement composée de cavaliers. Enfin le différend fut réglé par une sorte de compromis entre le suzerain et son vassal ; celui-ci consentit à envoyer un présent de dix belles esclaves. Le cheik, satisfait de ce résultat, résolut de retourner à Kukawa pour s’y reposer de ses glorieuses fatigues ; mais, pour utiliser son armée, il prescrivit à son vizir de longer le Logone et de s’avancer dans le sud jusqu’au pays des Musgu et des Tuburi, pour y faire un ghazzia ou chasse aux esclaves. C’était une vilaine et attristante expédition ; cependant elle offrait l’occasion de voir des contrées que Denham avait présentées comme inaccessibles, et malgré leur répugnance nos Européens la suivirent.

Le Musgu est loin d’être aussi montagneux que l’avait pensé le major Denham ; il est d’un accès difficile, mais c’est seulement à cause des épaisses