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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/898

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taire. John était un civilian, Henry figurait sur les cadres de l’état-major ; mais un juge compétent, un général bien connu, disait du premier sans prétendre faire tort au second : « C’est l’agent civil qui est le meilleur soldat des deux[1]. » En somme, ils se sentaient appelés l’un et l’autre, et l’un comme l’autre, à ces missions complexes où l’intelligence et le bras sont alternativement requis, où il faut se montrer à la fois capitaine habile, diplomate expert, administrateur intelligent et sagace : missions qui demandent, pour ainsi dire, plusieurs hommes, et ne conviennent cependant qu’à un seul. À la nouvelle de l’annexion de l’Oude, sir Henry Lawrence, alors dans le Punjab, qu’il achevait de pacifier, avait écrit au gouverneur-général pour demander la direction de la nouvelle province. Un retard de la poste empêcha sa requête d’arriver en temps utile ; mais, l’heure de la crise venue, on se rappela son offre. C’est ainsi qu’il se trouvait, l’ayant voulu, désiré, sollicité, au poste le plus périlleux.

Les affirmations de M. Ruutz Rees, à qui nous devons le récit le plus complet qu’ait encore écrit du siège de Lucknow un de ceux qui défendirent la place[2], ne permettent aucun doute sur la sécurité que donnait aux habitans de Lucknow la présence de cet homme, dont la prudence et l’énergie étaient si renommées. Parti le 10 mars de Calcutta pour la province d’Oude, M. Rees trouva Bénarès, Allahabad, dans la plus profonde terreur. On venait d’y apprendre les désastres de Meerut, les atrocités commises à Delhi. À Cawnpore, l’angoisse était déjà grande. À Lucknow au contraire, où il semblait que le danger fût le plus pressant, personne ne croyait, à une insurrection générale. Cependant l’attitude de la population n’était déjà plus tout à fait la même que par le passé : un essai de révolte militaire, comprimé avec vigueur, n’en avait pas moins laissé des fermens sur la nature desquels il n’y avait pas à se tromper. Le 7e régiment irrégulier de l’Oude, cantonné à l’ouest de la ville, dans le Mousabagh (palais d’une des dernières reines), avait fait courir de sérieux dangers aux officiers européens, placés à la tête de ce corps. Fort heureusement la cavalerie irrégulière, campée dans le voisinage et appelée sur le moment même, était accourue, donnant le temps à sir Henry

  1. Ce jugement est rapporté par la Quarterly Review, n° 206, pag. 513.
  2. A Personal Narrative of the Siege of Lucknow, from its commencement to its Relief by sir Colin Campbell, by L. E. Ruutz Rees, one of the surviving defenders, London 1858, Longmah, Brown and Cie.— M. Rees, né à Spire, et neveu d’un professeur du même nom au collège de Calcutta, quitta l’Allemagne à l’âge de quinze ans pour venir chercher fortune auprès de son oncle. Il était attaché depuis plusieurs années déjà au collège Martinière, à Lucknow, quand se passèrent les étranges événemens dont il nous a donné le récit.