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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/846

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force aux liens qui l’unissent à ces lointaines colonies asiatiques. L’histoire passée de la Sibérie n’est point de nature à exalter dans la pensée des Sibériens le souvenir de la mère-patrie. Ils savent que la conquête des territoires qu’ils habitent n’a coûté à la cour moscovite aucun sacrifice, et qu’elle fut due entièrement aux entreprises privées des Cosaques que l’esprit d’aventure et de rapine poussa au-delà de l’Oural. Ils se souviennent encore de la destruction d’Albasin, et se rappellent que la Russie abandonna les Cosaques dans la lutte, aussi hardie que persévérante, qu’ils avaient commencée contre le Céleste-Empire. Les traditions nationales ne relient donc que bien faiblement la Sibérie à la Russie : la nature les sépare plus qu’elle ne les unit ; les sentimens, les souvenirs de ceux qui viennent peupler la colonie élèvent une barrière morale entre la Russie asiatique et la Russie européenne. C’est en Sibérie que le serf trouve l’indépendance qui lui était refusée dans son pays, l’exilé politique une patrie nouvelle, le sectaire la liberté de conscience, le criminel vulgaire des solitudes où sa honte s’efface et s’oublie. Ces élémens variés tendent à composer une société tout à fait nouvelle dont un sentiment commun relie tous les membres, le besoin de la liberté. Les Sibériens se trouvent répandus sur des régions trop vastes et trop faiblement peuplées pour que le joug d’une autorité quelconque puisse s’y faire sentir avec quelque force. Une grande destinée attend sans doute cette nation naissante, qui un jour peut-être balancera la puissance américaine dans une partie de l’Océan-Pacifique ; mais cet avenir est encore si lointain, que la Russie devra longtemps encore présider à ses développemens. Il appartient aux grandes nations d’en faire naître d’autres autour d’elles. L’Angleterre a préparé la grandeur des États-Unis, et jette aujourd’hui dans l’Australie et dans l’Inde les fondemens d’empires dont la domination doit lui échapper un jour. La Russie a pour devoir d’introduire le christianisme et la civilisation européenne dans le nord de l’Asie : elle doit poursuivre ce but par tous les moyens, lors même qu’elle préparerait ainsi l’indépendance future de l’empire qu’elle est occupée à étendre au-delà de l’Oural.


AUGUSTE LAUGEL.