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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/844

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Le lac Kisi, encaissé par des montagnes, a 43 kilomètres de long et 10 kilomètres de largeur moyenne. C’est un admirable bassin naturel tout préparé pour le commerce de l’Amour ; aussi cet emplacement a-t-il déjà attiré l’attention des Russes. Deux forts y ont été établis : le fort Mariinsk sur les bords mêmes du lac, le fort Alexandrovsk sur la Manche de Tartarie, dans une baie qui porte le nom français de Castries, de l’autre côté de l’arête montagneuse qui sépare le lac Kisi de la mer. On songe à établir sur ce point un chemin de fer, ou au moins une chaussée ordinaire. À partir du lac Kisi s’étend entre la mer et l’Amour une chaîne de montagnes couvertes de forêts vierges et impénétrables. Les bords du Bas-Amour sont à peu près déserts. On n’y trouve çà et là que quelques misérables huttes, habitées par des tribus qui ont subi, moins que celles de l’Amour supérieur, l’influence des Mantchoux. À l’entrée de l’Amour, on a élevé la forteresse de Nicolaïevsk, destinée à devenir la station principale de la Russie dans ces parages. La flotte du Kamtchatka, qui autrefois hivernait dans le magnifique port de Petropavlovsk, aura désormais pour station d’hiver l’île Wait, située dans le liman de l’Amour. Le climat du Kamtchatka est trop rigoureux pour qu’on persiste plus longtemps à y garder des établissemens, aujourd’hui que l’occupation du bassin de l’Amour livre à la Russie une longue ligne de côtes plus méridionales.

Les cartes russes les plus récentes font déjà rentrer dans le territoire de la Sibérie, outre la rive gauche de l’Amour, une grande partie de la rive droite. La côte de la Manche de Tartarie jusque vers le 45e degré de latitude et l’île Sachalin tout entière s’y trouvent comprises. Une fois qu’elle aura consolidé sa domination sur l’Amour, la Russie cherchera sans doute à pénétrer dans les parties méridionales de la Mantchourie, et jettera les fondemens d’un empire situé sur l’Océan-Pacifique. Sans chercher à pénétrer les mystères d’un avenir encore lointain, on peut dès aujourd’hui affirmer que les établissemens russes de l’Amour sont destinés à prospérer. Ce fleuve est navigable sur toute sa longueur, et l’on peut remonter la Schilka, son affluent sibérien, jusqu’à Tchita. Ce lieu, qui n’était qu’une pauvre bourgade perdue au fond de la Transbaïkalie quand les exilés du 14 décembre 1826 y furent envoyés, est devenu aujourd’hui une ville importante, et il sera un jour l’entrepôt principal du commerce de l’Amour. Cette voie fluviale est le débouché naturel des produits de la Sibérie, qui sont beaucoup plus nombreux et plus abondans qu’on ne le croit, et consistent principalement en blé, fourrures, viande salée, bois, métaux. La Sibérie pourra recevoir directement par l’Amour une foule de marchandises qui aujourd’hui ne lui arrivent que par la coûteuse voie de terre.