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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/84

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forcés ou livrés ; mais il n’avait pas encore quitté le pays des Lingons, et il marchait par leur extrême frontière, lorsque trois camps gaulois considérables s’établirent à dix milles du sien[1]. Là était Vercingétorix avec l’infanterie qui arrivait d’Auvergne et tous les contingens de cavalerie déjà rassemblés. Le lendemain, trois colonnes gauloises étaient en vue de l’armée romaine.

Vercingétorix avait-il dans ce moment renoncé au plan si sage qu’il s’était tracé d’abord, au système de guerre qu’il avait adopté et publiquement annoncé aux Gaulois[2], qu’il avait même déjà pratiqué quelques mois plus tôt, et qui avait alors rendu les marches de César si pénibles, le siége de Gergovie si désastreux ? En un mot, voulait-il livrer bataille aux Romains ? Le discours qu’il aurait, selon les Commentaires, prononcé la veille de l’action et le serment prêté par les cavaliers gaulois de ne pas revoir leurs femmes et leurs enfans avant d’avoir traversé deux fois les bataillons romains, respirent une confiance extrême, et semblent indiquer la résolution d’en venir à une action générale et décisive ; mais à cette scène théâtrale du serment il pouvait bien se mêler un peu de fanfaronnade, et d’ailleurs les guerriers qui s’engageaient ainsi avaient devant eux toute une campagne pour tenir leur parole. Quant à la harangue du général en chef, même en en admettant la parfaite authenticité, il suffit de la relire pour en diminuer beaucoup la portée. « Le jour de la victoire est arrivé, s’écrie-t-il. Les Romains fuient ; ils quittent la Gaule… Si vous les laissez passer, ils reviendront plus forts, et la guerre n’aura pas de fin. Il faut les attaquer au milieu de l’embarras de leur marche, les forcer à faire halte pour se défendre ou à sacrifier leur matériel, leurs approvisionnemens, et à précipiter honteusement leur retraite. » Et pour mieux expliquer sa pensée, pour révéler en quelque sorte le secret de son apparente hardiesse, il ajoute : « Quant aux cavaliers ennemis, pas un seul n’osera sortir du milieu de leurs bataillons, il n’y a pas à en douter. » Si on laisse de côté quelques phrases destinées à enflammer le courage des soldats, y

  1. B. G., vii, 66. Un peu moins de quinze kilomètres ou un peu plus de trois lieues et demie. Le texte de César a été interprété ici de deux manières différentes. Les uns ont compris que l’armée gauloise s’était établie en trois camps, les autres qu’elle s’était avancée en trois marches. Dans notre opinion, la construction de la phrase ne permet pas de douter qu’ici trinis castris ne signifie trois camps et non trois étapes. L’interprète grec anonyme a été du même avis. Voici sa traduction : Ἀπ’αὐτοῦ τριχῆ… ἐστρατοπεδεύσατο. Je cite ce passage sans y attacher une très grande importance, car j’ai ouï dire à de bons juges que cette version méritait une confiance médiocre ; ayant, voulu y chercher moi-même quelques éclaircissemens, j’ai réclamé l’assistance d’un de mes amis, beaucoup meilleur helléniste que moi, et, dans les passages que nous avons approfondis, nous avons relevé un assez grand nombre de contre-sens.
  2. B. G., vii, 64.