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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/822

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feu pour vous ; mais il ne m’appartient pas de mettre dans ma vie ce doux chapitre de roman. Rien dans les manières de la comtesse Marguerite avec moi ne m’a autorisé à prendre sa défense, comme je l’ai fait dans un mouvement d’indignation irréfléchie, et rien ne me fait espérer qu’elle m’en sache gré. C’est peut-être tout le contraire, et c’est à M. Goefle l’avocat qu’il appartient de la protéger contre sa tante, en lui faisant connaître ses droits. Ce que j’ai de mieux à faire, puisque ma belle danseuse ne danse plus, et que mon terrible rival ne se bat pas, c’est de m’en aller faire un somme dont j’ai grand besoin, étant sur pied depuis près de vingt-quatre heures. »

Cristiano fut approuvé et hautement traité de galant homme. On s’efforça de le retenir et de lui faire boire des spiritueux, ce que l’on supposait être une séduction irrésistible ; mais Cristiano était sobre comme le sont en général les habitans des pays chauds. Il voyait la nuit s’avancer, et jugeait prudent de mettre un terme à la comédie jouée jusque-là avec tant de succès. Il serra les mains, fit ses adieux, promit de revenir à l’heure du déjeuner, bien résolu à n’en rien faire, et, sans se laisser interroger sur la partie du château où il avait élu domicile, il reprit lestement et mystérieusement le sentier sur la glace du lac.

Ce fut à dessein qu’il oublia Loki et le traîneau du docteur en droit au château neuf. Il craignait d’être entendu et observé. Il s’en alla, en suivant la rive, jusqu’à ce qu’il fût trop loin pour être vu des fenêtres du château, et arriva à la porte du Stollborg qu’il avait laissée ouverte, et que personne, Ulphilas moins que tout autre, n’avait songé à venir fermer.

Il prit ces précautions, parce que à la pâle lumière de la lune avait succédé la fugitive, mais brillante clarté d’une aurore boréale magnifique : je dis magnifique quant au pays où elle se montrait, car elle n’eût été que très ordinaire sous la latitude du nord de la Baltique ; mais il fallait qu’en cet instant elle brillât d’un bien vif éclat vers les régions polaires, puisqu’elle éclairait toute la campagne et tous les objets autour du lac glacé. La neige, colorée de ses reflets changeans, prenait des tons rouges et bleus d’un fantastique incomparable, et Cristiano, avant de rentrer dans la salle de l’ourse, resta encore quelques instans à la porte du préau, ne pouvant, en dépit du froid et de la lassitude, s’arracher à ce spectacle extraordinaire.

George Sand.
(La troisième partie au prochain n°.)