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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/815

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en éveil par l’agréable travail d’une bonne digestion, il trouva le petit bal sur son chemin et le traversa sans façon, heurtant les cavaliers, qui déployaient leurs grâces à l’avant-deux, et marchant sur les petits pieds des danseuses, comme il eût marché sur des cailloux. Sa claudication prononcée formait un pas si bizarre que tout le monde se mit à rire. La figure de la danse fut toute dérangée, et, les jeunes couples se prenant par les mains, on forma une ronde rapide et bruyante autour du chevalier de l’Étoile polaire, qui ne voulut pas être en reste de grâces, et s’efforça de sauter à contre-mesure, au grand divertissement de la compagnie ; mais, hélas ! les rires et les chants montèrent à un tel diapason, qu’on s’en aperçut dans la grande salle.

L’orchestre avait fini sa dernière ritournelle, et la jeune troupe ne s’en apercevait pas. Elle tournait toujours en chantant et en sautant autour de Stangstadius, qui se comparait à Saturne au milieu de son anneau. La comtesse Elfride accourut, et, voyant la soudaine guérison de sa nièce, elle entra dans une colère que, cette fois, elle ne put maîtriser. — Ma chère Marguerite, lui dit-elle d’un ton bref et vibrant, vous faites de grandes imprudences ; vous oubliez que vous avez une entorse, et qu’il est fort dangereux de la mener de ce train-là. Je viens de consulter le médecin de la maison : il vous commande le repos pour cette nuit ; veuillez donc vous retirer avec votre gouvernante, qui vous mettra au lit avec des compresses. Vous n’avez rien de mieux à faire, croyez-moi. — Et elle ajouta tout bas : — Obéissez !

Marguerite devint pâle, de rouge qu’elle était, et soit contrariété, soit chagrin, elle ne put retenir deux grosses larmes, qui brillèrent au bout de ses longs cils et coulèrent le long de ses joues. La comtesse Elfride lui prit vivement la main, et l’emmena en lui disant à voix basse : — Vous avez juré de ne faire aujourd’hui que des sottises. Il faut les expier. Je vous avais pardonné de ne pas danser avec le maître de la maison : on pouvait vous croire souffrante en effet ; mais danser avec un autre, c’est faire au baron, de propos délibéré, une impertinence inouie, et je ne souffrirai pas que vous la prolongiez jusqu’à ce qu’il s’en aperçoive.

Cristiano suivait Marguerite, cherchant un moyen de désarmer ou de distraire la tante, s’il pouvait trouver un moment favorable pour l’aborder, lorsqu’il vit le baron approcher, et il s’arrêta contre le piédestal d’une statue, attentif à ce qui allait se passer entre ces trois personnes.

— Quoi ! dit le baron, vous emmenez déjà votre nièce ? C’est trop tôt. Il paraît qu’elle commençait à ne plus s’ennuyer chez moi ! Je vous demande grâce pour elle, et puisqu’elle a dansé, à ce qu’on m’assure, je la prie maintenant de danser avec moi. Elle ne peut