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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/797

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payer un léger service par un service important, et, pour commencer, que désire-t-il pour vous ? que désirez-vous vous-même ? Voulez-vous être attaché d’emblée, et sur un bon pied, à l’ambassade de Russie ? Je n’ai qu’un mot à dire. L’ambassadeur est ici.

— Dieu me préserve !… s’écria Cristiano, qui détestait la Russie ; mais il se reprit, ne voulant pas encore se mettre mal avec la comtesse, et acheva ainsi sa phrase : « Dieu me préserve d’oublier jamais vos bontés ! Je ferai tout pour m’en rendre digne. »

— Eh bien ! commencez tout de suite.

— Faut-il que j’aille au Stollborg réveiller mon oncle ?

— Non ; approchez-vous de ma nièce de temps en temps durant le bal, et renouez la conversation avec elle. Vous profiterez de cela pour lui faire l’éloge du baron.

— Mais c’est que je ne le connais pas.

— Vous l’avez vu, cela suffit ; vous parlerez comme si vous aviez été frappé de son grand air et de sa noble figure.

— Je ne demanderais pas mieux si je l’avais vu, mais…

— Ah ! vous ne l’avez pas encore salué ? Venez, je me charge de vous présenter à lui… Mais non, ce n’est pas cela. Vous allez demander à Marguerite de vous le montrer, et aussitôt vous vous récrierez sur la beauté des traits du personnage. Ce sera naïf, spontané, et vaudra beaucoup mieux qu’un éloge préparé.

— Comment mon opinion, à supposer qu’elle fût sincère, aurait-elle la moindre influence sur l’esprit de votre nièce ?

— En Suède, quiconque a voyagé vaut deux, et même trois. Et puis vous ne savez donc pas que les jeunes filles ne s’y connaissent pas du tout, qu’elles sont guidées dans leur choix par l’amour-propre et non par la sympathie, de sorte que l’homme qu’elles se mettent à admirer le plus est toujours celui qui est le plus admiré des autres ? Tenez, voilà ma nièce assise au milieu d’autres jeunes personnes qui certainement voudraient bien pouvoir prétendre au baron ! C’est très bon qu’elle soit là. Je l’y laisserai ; mêlez-vous à leur caquet, et pour que vous puissiez faire ce que vous m’avez promis, moi je prendrai le bras du baron, et je passerai avec lui en vue de ce grave cénacle. Profitez du moment.

— Mais si le baron me remarque par hasard, il demandera quel est ce butor qui ne s’est pas fait présenter à lui, et qui a eu la gaucherie de ne pas savoir se présenter lui-même ?

— Ne craignez rien, je me charge de tout. D’ailleurs le baron ne vous verra pas. Il a la vue très basse, et ne reconnaît les gens qu’à la voix. À la chasse, il porte des bésicles, et vise très juste ; mais dans le monde il a la coquetterie de s’en priver. C’est convenu, allez !

Un instant après, Cristiano était mêlé aux groupes de belles demoiselles qui se reposaient dans l’intervalle d’une danse à l’autre.