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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/783

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salon où l’on commençait à danser. L’aventurier n’avait qu’une pensée en promenant ses regards sur les danseuses ; mais à son désir de voir Marguerite se joignait une secrète anxiété. Trouver le moyen de renouer avec elle la conversation du Stollborg, en substituant sa véritable personnalité ou tout au moins une personnalité nouvelle quelconque à celle qu’il avait usurpée, ne lui paraissait plus chose aussi facile qu’il se l’était imaginé en s’embarquant dans cette folle aventure. Aussi fut-il presque content de ne pas voir Marguerite dans le bal, et il profita de ce qui lui sembla être un répit pour essayer de se faire une idée du monde qui s’agitait devant ses yeux.

Il s’était attendu à des étonnemens auxquels rien ne donna lieu. Au premier abord, la réunion n’avait pas le caractère particulier que son imagination s’était promis. Le siècle appartenait, à cette époque, à Voltaire, et par contre-coup à la France. À l’exemple de presque tous les souverains de l’Europe, les hautes classes de presque toute l’Europe avaient adopté la langue et en apparence les idées de la France philosophique et littéraire ; seulement, comme le goût, la logique et le discernement ne sont jamais que le partage du petit nombre, il résultait de cet engouement pour nos idées beaucoup d’inconséquences. Ainsi les usages et les mœurs se ressentaient beaucoup plus souvent de la corruption et de la mollesse de Versailles que des studieux loisirs de Ferney. La France était une mode, tout comme la philosophie. Arts, costumes, monumens, bon ton, manière d’être ou de paraître, tout était une copie plus ou moins réussie de la France dans ce qu’elle avait à ce moment de bon et de mauvais, de splendide et de mesquin, de prospère et de fâcheux. C’était une de ces époques caractéristiques où le progrès et la décadence semblent se donner la main, en attendant qu’ils s’étreignent pour s’étouffer mutuellement.

L’intérieur du baron Olaüs n’était que la copie un peu arriérée d’une réunion française au xviiie siècle, et cependant le baron haïssait la France, et intriguait dans le sens de la politique russe ; mais en Russie on singeait aussi la France, on parlait français : on avait à la cour les mœurs farouches et sanglantes de la barbarie, tout en s’essayant aux manières galantes et à l’esprit léger de notre civilisation. Le baron Olaüs suivait donc le courant irrésistible de l’époque. Plus tard nous saurons son histoire. Revenons à Cristiano.

Quand il eut bien regardé les toilettes des femmes, qui lui parurent n’être que de quelques années en retard sur celles des dames françaises, et leurs figures, qui, sans être toutes belles et jeunes, avaient généralement une expression de douceur ou d’intelligence, il chercha à reconnaître, c’est-à-dire à deviner parmi les hommes