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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/748

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aux vieillards des deux sexes elles promettent des richesses. Les gypsies se gardent bien de convenir du subterfuge. À les entendre, ils étaient une ancienne race puissante et riche ; mais si Dieu les a dépouillés de leur pourpre et de leur or, il leur a laissé la sagesse, le don de seconde vue, l’art de lire dans les étoiles et dans la main. Quelques-uns même donnent de cette prétendue faculté une explication curieuse. La Providence, ayant reconnu de toute éternité dans les Romany une race oisive et peu faite pour le travail, leur a accordé le don de prophétie, afin qu’ils pussent gagner leur pain comme les autres hommes, sinon par les mêmes pratiques, car il faut que tout le monde vive. Cet art de dire la bonne aventure constitue en effet pour les gypsies une ressource qui n’est point à dédaigner. Dans les districts ruraux de l’Angleterre, les sorcières demandent d’abord et invariablement six pence ; mais, comme le voile de l’avenir est difficile à soulever, elles obtiennent presque toujours un supplément de la personne dont elles ont réussi à provoquer la surprise et à piquer la curiosité. Les filles de service, les gardiennes de troupeaux forment leur principale clientèle. Il s’en faut pourtant de beaucoup que le cercle de leurs pratiques soit limité aux classes inférieures et ignorantes. Je connais à Gravesend une vieille gypsy qu’on est sûr de rencontrer pendant l’été dans Rosherville-Gardens, le plus souvent au milieu de cette partie du jardin qu’on appelle le labyrinthe (maze) : elle a tenu dans ses doigts brunis plus d’une main blanche et aristocratique [1].

Il est inutile de rapporter ce que me dit la sorcière de New-Forest. Aux étrangers, on annonce toujours un voyage sur mer (le moyen de quitter la Grande-Bretagne sans passer la mer ?) et autres événemens en rapport avec les intentions qu’on leur suppose. À mon air incrédule, elle jugea bientôt que je n’étais point venu pour me faire dire la bonne aventure. Je crus que le moment était favorable pour hasarder ma proposition. « Je me suis égaré, lui dis-je ; le soleil est sur son déclin : je voudrais passer la nuit au coin de votre feu. » Un voile de sombre méfiance se répandit sur le visage de la sibylle. « Nous n’avons point, répondit-elle, de garni (accomodations) à vous offrir ; le village n’est pas loin d’ici, et si vous avez perdu votre chemin, comme vous le dites, mon garçon vous conduira pour quelques pence. — En traversant l’Essex, repris-je, j’ai rencontré, il y a huit ou dix jours, une bande de vos frères les Lee qui ont bien voulu me recevoir dans leur chariot couvert, et avec lesquels j’ai parcouru quelques milles d’Epping-Forest. » J’ajoutai sur

  1. La tente des gypsies est un objet d’attraction pour le public dans la plupart des jardins de plaisir anglais, la pythonisse du maze paie un droit au maître de l’établissement, et n’en gagne pas moins durant l’été une somme considérable.