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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/744

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au milieu de ces bois, conquis par des moyens si barbares [1]. Ces tragiques souvenirs ont longtemps répandu sur les débris de la forêt plantée par Guillaume, roi des Normands, une sorte de terreur et de mélancolie. Les superstitions populaires ont peuplé de spectres les clairières et les solitudes de New-Forest. Le démon lui-même, s’il faut en croire les vieilles chroniques, apparut aux Normands dans ces lieux sauvages pour leur prédire le châtiment réservé au Roi-Rouge et à ses mauvais conseillers. J’avoue, pour mon compte, avoir rencontré sous les grands arbres des ombres épaisses, mais rien qui ressemblât aux êtres surnaturels dont nous entretient la légende saxonne. Je regrette aussi de ne plus avoir vu ces grands cerfs auxquels les anciens rois normands donnaient la chasse, et qui ont tous été détruits depuis longtemps. Il est vrai que leurs obscures et profondes retraites sont elles-mêmes entamées, déchirées par la hache. Le paysan anglais a repris son bien sur les terres du Conquérant. Par intervalles s’élèvent pourtant encore de majestueux débris de la royale forêt. La partie la plus intéressante est celle qui s’étend entre la rivière Beaulieu et la baie de Southampton : là, le spectacle des eaux est vraiment grandiose, et les rivages de la baie, aussi bien que les bords de la rivière, ont un caractère de beauté sérieuse. Au milieu de scènes imposantes qui succèdent à des points de vue charmans, je m’arrêtai à contempler les arbres, dont quelques-uns sont anciens et offrent une physionomie toute particulière. Les chênes ne s’élèvent point à une très grande hauteur, mais leur tronc est énorme, et leurs branches s’entrelacent d’une manière pittoresque, de manière à présenter ces genoux et ces coudes si recherchés-par les constructeurs de navires. Les hêtres abondent et atteignent une taille respectable [2].

Au milieu des scènes de la nature, je ne perdais point de vue l’objet de mes recherches ; mais au lieu de gypsies je rencontrais sur les routes des paysans qui, tout hâlés qu’ils fussent et bien qu’un peu sauvages, ne pouvaient passer en conscience pour être de la famille des Stanleys. Quelques-uns d’entre eux conduisaient une charrette tirée par un cheval aux formes rudes, à la queue et à la crinière abondantes, au poil quelque peu hérissé [3]. Désespérant de rencontrer

  1. Dans une partie de la forêt, près de Stony-Cross, s’élève une pierre triangulaire sur laquelle on lit cette inscription : « Ici était le chêne contre lequel une flèche lancée à un cerf par sir Walter Tyrrel glissa et alla frapper dans la poitrine le roi Guillaume II surnommé Rufus, du quel coup il mourut sur-le-champ le 22 août 1100… Pour qu’on n’ignore point à l’avenir où ce mémorable événement a eu lieu, cette pierre fut érigée par John lord Delaware, qui avait vu l’arbre croître dans cet endroit, l’an 1745. »
  2. Ces arbres, — les chênes et les hêtres de New-Forest, — fournissent une grande quantité de bois à la marine anglaise.
  3. Le cheval de New-Forest est un type, un objet d’études pour les amateurs : il n’appartient point à la race des chevaux de luxe, mais il est fort, brave, utile, et il se trouve bien en harmonie avec le caractère du paysage qui l’environne.