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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/742

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qui l’emporta en toute hâte. Ce triomphe cependant fut de courte durée ; « l’épée regagna ses droits sur le chant, » car le comte arriva peu de temps après le départ de la comtesse. À peine informé de cette étrange disparition, il monta sur son coursier noir comme la nuit, donna ses ordres aux gens de la maison, et s’élança à la poursuite des ravisseurs. Les fugitifs, au nombre de quinze, furent surpris au moment où ils traversaient dans le Doon un gué qui porte encore aujourd’hui le nom de Passage des Gypsies. Après un violent conflit, les ravisseurs furent tous immolés, à l’exception d’un seul, qui survécut pour raconter dans une ballade cette aventure tragique [1].

En Angleterre, on trouve dans les traditions locales peu de traces de l’histoire des gypsies ; on ne tenait aucun compte de leur existence. Les histoires des différens comtés, même de ceux où les gypsies abondent, et qui sont si riches en détails curieux, gardent généralement le silence sur les annales de ce peuple extraordinaire. Tout ce qu’on sait aujourd’hui, c’est qu’au lendemain des plus mauvais jours de la grande persécution, les différentes tribus ou familles de gypsies se partagèrent entre elles le pays. Chacun de ces clans porte un nom particulier, qui a fort exercé la science des antiquaires. Parmi ces noms, il en est dont l’origine est très obscure, d’autres ont été empruntés à de grandes familles d’Angleterre. Quoique chaque groupe distinct se soit marqué dès l’origine un quartier à parcourir et ne souffre guère que d’autres bandes viennent empiéter sur son terrain, l’amour de la vie errante porte quelquefois les tribus à échanger entre elles leurs districts. Après un certain temps de haine et de défiance, les paysans anglais finirent par se réconcilier peu à peu avec les gypsies. À défaut d’une sympathie très vive pour un genre de vie qui contrastait si fort avec les habitudes régulières des populations rurales, ces étrangers trouvèrent à la longue dans la Grande-Bretagne la liberté entière d’aller et de venir, une tolérance pratique, fruit des divisions religieuses, et cette brusque générosité envers le malheur qui est le trait saillant du caractère anglais. La conduite des gypsies continua, je l’avoue, de se montrer à plusieurs égards en antagonisme perpétuel avec la loi. Il fallait que quelqu’un cédât ; c’est généralement la loi qui a ployé. Les gypses jouissent dans certaines limites du genre d’immunités

  1. Une autre tradition veut que tous les gypsies, faits prisonniers, aient été ramenés à Maybole pour y être pendus à un arbre, en face du château. La faible comtesse, après avoir été forcée d’assister d’une fenêtre à cette scène horrible (son amant était parmi les victimes), fut renfermée pour la vie dans le château, dont l’escalier, en commémoration de cet événement, fut orné de têtes sculptées représentant celles du malheureux Faa et de ses camarades. Le comte épousa une seconde femme dont il eut des enfans.