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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/726

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latin, se trouvaient donc dans l’impossibilité de consulter eux-mêmes les textes originaux ; ils ne pouvaient étudier convenablement la législation qui les régit. Il y a une trentaine d’années, l’un des directeurs anglais du collège de Madras résolut d’obvier à cet inconvénient ; il chargea de traduire en tamoul, — c’est-à-dire dans la langue parlée sur la côte de Coromandel depuis Ceylan jusqu’à Madras, — le livre d’un professeur indigène du même établissement, le docte Madoura-Kandasvami-Poulavar. C’est cet ouvrage, traduit de nouveau du tamoul en français, que vient de publier à Pondichéry, sous les auspices du gouvernement, M. Eugène Sicé, sous-commissaire de la marine à Karikal.

Le titre de l’ouvrage est Vyavahara-Sara-Sangraha, ce qui signifie, si je ne me trompe, abrégé de la substance du droit. Rédigé par un homme habile dans la connaissance des lois de son pays, mais qui ne possède pas l’esprit méthodique d’un Européen, ce livre curieux fait passer sous les yeux du lecteur les opinions des légistes hindous les plus accrédités. Combien de questions, qui nous semblent étranges, ridicules, et qu’un juge ou un philosophe de l’Inde a pour devoir d’étudier sérieusement ! Le mariage doit-il avoir lieu, par fiançailles, avant l’époque de puberté ? Les veuves doivent-elles garder le célibat, même quand elles perdent leur époux avant l’accomplissement de la cérémonie nuptiale, et sont-elles tenues de se brûler sur le bûcher de celui à qui elles ont été vraiment unies ? Quelle est en justice la valeur du témoignage d’un homme appartenant aux castes inférieures ? En cas de meurtre prémédité, quelle pénalité particulière et considérablement adoucie pourra être appliquée au brahmane que sa naissance élève au-dessus des autres hommes, et contre qui la peine de mort ne doit jamais être prononcée ? La législation hindoue se montre aussi fort extraordinaire et même contradictoire à l’égard de la femme. Un poète philosophe a dit : « Ne frappez pas, même avec une fleur, une femme… eût-elle commis cent fautes ; la femme est bien la moitié de l’homme, son plus intime ami !… » Voilà qui est charmant et même tout parfumé de galanterie ; mais la loi, qui protège la femme avec une certaine sollicitude, la place vis-à-vis de l’homme dans une dépendance qui va jusqu’à la servilité. Les législateurs, gens sérieux, vieux brahmanes retirés dans la forêt, ont tous plus ou moins insisté sur l’infériorité naturelle de la femme, sur sa légèreté, sur son penchant au mal. Si les poètes ont pris sa défense, elle a contre elle sa faiblesse et la loi, qui la classe parmi les incapables, tels que les mineurs, les esclaves et ceux qui vivent sous la tutelle d’autrui. L’incapacité dont les femmes sont frappées attire sur elles toute une série d’avanies véritables ; il semble que le législateur leur dise : Soyez épouses et mères, rien de moins, rien de plus ! C’est sous le toit conjugal et dans son rôle de mère que l’épouse devient un être vraiment respectable, sur lequel la justice étend son bras protecteur.

Ce livre est donc de ceux qui donnent beaucoup à penser, parce qu’il traite des matières les plus sérieuses qui puissent occuper l’esprit humain. On y retrouve debout et vivante cette vieille organisation indienne qui a traversé tant de siècles malgré ses imperfections, et peut-être même à cause de ses anomalies, qui toutes concouraient à maintenir un édifice basé sur les traditions de la conquête. En faisant imprimer à ses frais cet ouvrage