Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/706

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et n’éternise la guerre, au lieu de pacifier l’Inde. Ces réflexions se présentaient à tous les esprits à la lecture de la proclamation de lord Canning, et il était impossible que la publication de ce document inexpliqué n’excitât une grande émotion dans le public et dans le parlement. Plusieurs raisons devaient cependant contenir le jugement que la conscience publique et les hommes politiques porteraient sur cette proclamation. Elle était un démenti si surprenant des antécédens de lord Canning, qu’il fallait, avant de l’apprécier, attendre les explications par lesquelles le gouverneur-général ne pouvait manquer de la justifier. Lord Canning avait montré jusque-là une telle modération envers les révoltés indiens, que ses compatriotes de Calcutta lui avaient donné par dérision le surnom de Clémence, et l’appelaient lord Clémence Canning. Personnellement, par la douceur de son caractère, par la solidité de son esprit, par les circonstances si exceptionnelles et si cruelles qu’il avait traversées et dominées dans son gouvernement, lord Canning avait droit aux égards de l’opinion et des hommes politiques, et ne pouvait sans injustice être condamné avant d’avoir été entendu. Enfin il y avait à craindre, dans un moment si critique, d’ébranler et de désorganiser devant l’insurrection indienne l’autorité anglaise par un blâme public porté hâtivement contre lord Canning, en qui cette autorité est aujourd’hui personnifiée.

Telle fut la situation dramatique que créa la publication de la proclamation de lord Canning. Il est évident que le ministère devait être interrogé sur un pareil document ; il est également évident que le ministère pouvait, par sa réponse, contenir, réserver, suspendre, comme le conseillaient la justice et la politique, le jugement de l’opinion. Malheureusement le collègue de lord Derby chargé de la direction des affaires de l’Inde était lord Ellenborough. C’est un curieux et remarquable personnage que lord Ellenborough. Ce vieux patricien anglais est doué d’une éminente vigueur d’esprit et de caractère ; mais son tempérament est incompatible avec la discipline politique, et ses boutades, trahissant son incontestable mérite, lui ont, pendant toute sa carrière, joué de mauvais tours. Placé à la tête du contrôle de l’Inde du temps de Sir Robert Peel, il se vantait de ne jamais soumettre au premier ministre les affaires de son département et de les conduire en maître absolu. Nommé gouverneur-général de l’Inde en 1842, il fit la conquête du Scinde et de Gwalior ; une proclamation extravagante qu’il adressa aux Hindous, et où il flattait leurs superstitions dans un style de despote asiatique, souleva contre lui l’opinion religieuse en Angleterre, et ses mauvais rapports avec le comité des directeurs de la compagnie le firent brusquement destituer. L’âge, on vient de le voir, n’a point calmé sa fougue. Il avait, par une dépêche, condamné la proclamation dont lord Canning lui avait envoyé le projet ; ne se bornant point aux raisons générales d’équité et de politique qui s’élèvent contre la confiscation édictée par lord Canning, il était allé jusqu’à contester la légalité de l’annexion du royaume d’Oude aux possessions anglaises. Tant que cette dépêche restait sécrète, cette appréciation était sans inconvénient ; mais avec une hâte singulière, sans consulter ses collègues, lord Ellenborough, prévoyant une interpellation à la chambre des communes, autorisa le secrétaire du bureau du contrôle à promettre la publication immédiate de sa dépêche. La publication de cette