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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/695

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en faire beaucoup ; nous concertâmes ensemble les moyens de faire lever cette lettre de cachet, qui était un fardeau incommode. L’on n’a point d’ami plus sûr et plus actif que sa femme ou sa maîtresse lorsqu’elle est honnête. Mirabeau était convaincu de cette vérité ; il s’en rapportait toujours à moi dans les occasions épineuses : il fut décidé que j’irais à Paris réchauffer le zèle de nos amis et harceler encore les ministres.

« J’ai déjà dit que Mirabeau ne savait pas compter, mais il est incroyable à quel point il était négligent sur ses affaires pécuniaires. Après avoir parlé des dangers, je voulus lui faire quelques questions sur son procès [1]. — Oui. À propos, me dit-il, je voulais vous demander où j’en suis ? — Comment ! lui dis-je, ce voyage a été entrepris en partie pour vous en occuper ; vous avez vu MM. Treillard et Gérard de Melcy ? — Moi, dit-il, non, en vérité : j’ai vu à peine Vignon, mon curateur. J’ai eu bien autre chose à faire que de penser à toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes ? savez-vous que l’affreux agiotage est à son comble ? savez-vous que nous sommes au moment où il n’y aura peut-être pas un sou dans le trésor public ? — Je souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si peu et s’affliger si fort de la détresse publique. Il s’en aperçut. — Enfin, mon amie, me dit-il, te voilà ; arrange tout cela comme tu voudras : tu sais bien que tu es la maîtresse. J’approuve d’avance tout ce que tu feras ; ces détails ne me regardent plus.

« Lorsque je voulus partir, ce fut une autre comédie : Mirabeau s’était mis en tête de m’accompagner. J’eus beau combattre sa résolution, il ne m’avait pas vue depuis trois mois, il ne pouvait se résoudre à me quitter. Il me promettait toute la prudence que j’exigerais, mais je savais bien qu’il lui était impossible de me tenir parole. Il n’entra pas pourtant tout d’un coup à Paris ; il s’arrêta à Saint-Denis, où il avait donné rendez-vous à M. de Luchet et à un autre ami, qui s’y rendirent. Moi, j’allai à l’hôtel de Gênes, d’où j’écrivis au baron de Breteuil pour commencer mes sollicitations. Je croyais avoir cinq ou six jours pour concerter mes démarches ; mais Mirabeau s’ennuyait à Saint-Denis : il arriva à l’improviste chez moi. Je me mourais de peur ; j’avais beau prendre des précautions, il les rendait inutiles par son imprudence. Les gens de Pahchaud disaient dans l’antichambre à Mme Argus : — Vous avez beau dire que M. de Mirabeau est à Liège ; nous connaissons trop sa voix. Tenez, c’est lui qui lit dans ce moment-ci : personne n’a cette véhémence. — On me rapportait ces propos. J’étais dans des transes mortelles, je ne cessais d’employer tous mes amis. Le baron de Breteuil m’avait dit que le roi était très irrité ; je savais combien Mirabeau avait d’ennemis, mes alarmes étaient fondées. Je pris enfin le parti de confier au baron que Mirabeau était chez moi, et que je m’en rapportais à sa générosité. Je dois en convenir, il n’abusa pas de ma confiance. La lettre de cachet ne fut pas levée, mais elle ne fut pas mise en exécution. Mirabeau se montra partout, et le ministère ferma les yeux.

L’ouvrage sur la Monarchie prussienne allait toujours son train. Mirabeau ne pouvait l’achever qu’avec le major de Mauvillon, son coopérateur ; Mauvillon

  1. Le procès pour obtenir de son père la reddition de son compte de tutelle.