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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/662

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d’esprit se laisse apercevoir. En Angleterre comme en France, il voit peu à louer, beaucoup à blâmer ; mais il n’a pas le courage d’affronter de nouvelles colères. « Blâmer, toujours blâmer, j’ai l’air d’un fou. » En conséquence, il abandonne l’un après l’autre tous les sujets d’étude que lui présente l’Angleterre. « Je n’aurais jamais dû donner mon avis sur rien, ni sur personne. J’ai appris à écrire et peut-être à penser ; mais la franchise, plume en main, est un vice irrémédiable qui engendre des haines terribles. Pour parler comme j’ai fait, il faudrait ne connaître personne. J’ai retourné dans mon cerveau les chapitres que vous me demandez, et je crois agir sagement en y renonçant. De Byron et de Scott, j’ai beaucoup à dire, mais beaucoup à blâmer. Chez Byron, la beauté du style dans la monotonie des sentimens, absence d’invention épique et dramatique ; chez Scott, imagination profuse, mais pas une page écrite. Imprimer cela ! je serais lapidé des deux côtés de la Manche. »

C’est un peu avant cette époque qu’il écrivit un fragment intitulé l’lomme sans nom, qu’on a eu tort, selon nous, de retrancher dans les dernières éditions de ses portraits littéraires. Ce petit fragment, ou cette disposition désespérée de l’âme est exprimée avec une concision qui touche à la sécheresse, est d’une lecture navrante. L’auteur y retrace indirectement son propre portrait, et se condamne avec plus de sévérité qu’il n’a condamné ses contemporains. Ainsi ni en lui-même, ni hors de lui-même, il ne trouve de sources de consolation et d’espérance. Son intelligence désenchantée ne rencontre rien qui puisse la satisfaire ; son goût est devenu prématurément dédaigneux dans la contemplation trop hâtive des grandes œuvres de l’esprit humain. Il s’est habitué à tout juger selon des lois abstraites, et en conséquence il ne prend aucun plaisir au spectacle de la vie. La vie en effet, avec ses dissonances, ses caprices, ses floraisons spontanées, ne saurait lui offrir l’harmonie, la symétrie d’une belle œuvre d’art. Volontiers il eût dit que la vie manque de composition. L’auteur formulait en terminant une conclusion terrible : « La vie d’un tel homme ne peut avoir d’autre solution logique que le suicide. » Il évita heureusement cette solution désespérée, mais il n’évita pas le mal incurable dont il se plaignait, l’ennui, contre lequel pour son malheur il ne chercha jamais à réagir. S’il eût pu réagir contre cette maladie terrible, il serait encore vivant parmi nous, et cette raison si droite, qui ne l’a abandonné qu’aux derniers instans, continuerait à prononcer ses arrêts équitables et sévères à cette même place où nous essayons d’adresser à sa mémoire un dernier adieu.

La vie littéraire de Gustave Planche offre encore moins de péripéties que sa vie morale. C’est, si nous pouvons nous exprimer ainsi,