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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/661

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des plus grands poètes de notre temps, qui n’a jamais su, malheureusement pour son repos et son bonheur, maîtriser son orgueil et mesurer ses colères, s’emportait contre lui en termes violens et en invectives forcenées. Les épithètes ne coûtaient rien à ce grand poète habitué à les prodiguer. En conséquence, Gustave Planche vit accoler à son nom un certain nombre d’adjectifs insultans : lâche, méchant, vénéneux, et se vit comparer tantôt à un reptile gonflé de venin, tantôt à un champignon empoisonné qui attend les morsures avec sécurité. Quand on a d’aussi belles dispositions à l’insulte, soit dit entre parenthèses, on doit s’attendre à se voir payé de retour. Le pauvre Gustave Planche ne pouvait pas condamner à l’ostracisme l’ennemi qui essayait de le mettre au ban du monde littéraire, et il ne s’en vengea pas autrement qu’en continuant à juger avec la même sévérité les œuvres du grand poète ; mais, ses lettres en font foi, cette haine, qu’il ne croyait pas avoir méritée, lui fut très sensible. « Faites savoir à ***, ou du moins à ses amis, que j’ai le plus profond mépris pour les injures de sa préface. Les espions de Venise, les eunuques de Constantinople et les pamphlétaires, de Paris n’ont rien de commun avec moi. Si la colère n’était pas une faiblesse, je lui écrirais pour lui dire combien il s’avilit en m’injuriant… Je hais l’orgueil qui se guinde jusqu’à la rage méchante. » Encouragés par la haine d’un homme illustre, tous les écrivains qui marchaient à sa suite prodiguaient l’outrage au critique, et dans le nombre je trouve le nom d’un homme qui devait lui adresser la dernière insulte quelques mois avant sa mort. Tant de haines, tant de calomnies l’accablèrent ; il s’affaissa sous le poids des inimitiés qu’il avait soulevées. Il s’expliquait trop les causes de ces inimitiés ; mais un doute cruel, que tous les hommes sincères ont connu à un moment de leur carrière, s’éleva dans son esprit. Peut-être avait-il mérité ces haines. Qu’avait-il besoin de dire toute sa pensée à tout venant et à tout propos, de sacrifier ses amitiés pour le plaisir de dire la vérité ? Quel prix avait-il recueilli de son indépendance ? La solitude, la haine, l’ennui, la pauvreté. Et puis que devait penser le public d’un homme si dégoûté et qui consentait à admirer si peu ? A quels motifs attribuerait-il sa conduite ? Il connut cet état moral si lamentable, où l’âme, faisant retour sur elle-même, reproche à la conscience d’avoir suivi ses conseils, et se repent presque de son honnêteté. Gustave Planche se repentait en vain ; la sincérité était chez lui un mal incurable, et dont rien ne devait le guérir, ni les rigueurs du sort, ni les calomnies, ni la pauvreté. C’est surtout dans les lettres écrites de Londres pendant un voyage qu’il fit en 1835, et où il tomba dans la plus complète détresse par suite d’une aventure qui fait le plus grand honneur à sa délicatesse, que cette disposition