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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/659

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Il y a un autre chapitre de la vie de Gustave Planche à laquelle je ne puis faire également qu’une allusion lointaine et vague. Ici encore le lecteur devra se contenter de sous-entendus et de généralités. Je veux parler du chapitre de la passion. À peine avait-il échappé à ces misères de la première jeunesse, à peine commençait-il à avoir un nom et une autorité littéraire, qu’il éprouva les atteintes de la maladie la plus maligne qui puisse attaquer la santé morale : il eut un violent accès de fièvre amoureuse. Quels furent les symptômes, les souffrances, la marche progressive, les rechutes de cette maladie ? On n’en peut rien dire. Ce qui est certain, c’est que la convalescence fut longue, et qu’elle laissa après elle un souvenir morbide que le temps ne put détruire. Selon toute probabilité, cet événement contribua à développer encore en lui la propension à l’ennui et à la solitude qui lui était naturelle. Heureuse ou malheureuse, satisfaite ou contrariée, cette passion, dont l’histoire est très inconnue et quelque peu controversée, devait lui être également fatale. Tous ceux qui ont connu Gustave Planche me comprendront aisément quand je dirai qu’il avait précisément la nature la moins propre à supporter une telle épreuve. Il faut, pour échapper aux dangers de la passion, une folie, une étourderie de caractère ou une sécheresse de cœur peu communes : aussi ces sortes d’aventures ne réussissent-elles généralement qu’aux étourdis et aux hommes d’un tempérament ferme et froid. Il faut pour ces aventures être plus pénétrant que judicieux, plus capricieux que persévérant, plus instinctif que logique ; il faut se donner plutôt que se dévouer, fuir plutôt que se délier, oublier plutôt que pardonner ou regretter. L’excellent Gustave Planche avait au contraire toutes les qualités requises pour beaucoup souffrir. Il était très capable de dévouement, de sacrifice, d’abnégation ; il était très capable de prodiguer son temps, son travail, ses conseils, mais la raideur de son caractère lui interdisait l’abandon : il était de ceux qui, même dans la familiarité, ne peuvent connaître l’intimité. En outre, malheur irrémédiable, c’était un homme trop judicieux ; chez lui, le jugement dominait toutes les autres facultés. Raisonner était la pente naturelle de son esprit, et il essayait de comprendre, à l’aide de la logique même, les sentimens et les pensées qu’elle ne peut expliquer. Quels trésors de dialectique n’a-t-il pas dû dépenser afin de démêler la raison d’être des incidens qui le rendaient malheureux et la nature des sentimens qui le torturaient ! Nous savons par certaines révélations venues d’un autre côté quelles fatigues morales et quel sérieux ennui causaient souvent cette logique impitoyable et cet entraînement irrésistible à raisonner de toute chose avec méthode et précision. Il lui fallut sans doute subir beaucoup de tortures avant de découvrir