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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/657

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cette indépendance d’esprit, lui a dit le despotique Carrel ; mais cependant, si vous voulez absolument dire toute votre pensée, il faut que vous ayez un journal à vous. » Ainsi rien ne lui réussit, et ses qualités elles-mêmes lui sont autant d’obstacles.

J’ai beaucoup insisté sur ces misères des premières années, parce qu’elles contenaient le germe de ces habitudes que ses ennemis lui ont reprochées si durement et parfois si lâchement. En faisant allusion à ces habitudes, je ne crois commettre aucune indiscrétion, car ses ennemis en ont entretenu le public avec une si maligne complaisance, que je n’apprendrai sans doute rien à personne. La malignité humaine a une singulière manière de se venger des caractères qu’elle ne peut entamer et des âmes qu’elle ne peut diffamer : lorsqu’elle ne trouve aucun point faible dans la nature morale de l’homme, elle s’attaque à quelque détail tout extérieur, à quelque vice inoffensif, à quelque infirmité naturelle ; elle fait un crime à l’homme qu’elle attaque de son obésité ou de sa maigreur excessive, d’un bégaiement, d’une allure boiteuse, d’un soulier troué, d’un costume négligé. Et la malignité a bien calculé : les injures les plus sensibles sont celles auxquelles nous ne pouvons répondre, et que nous devons subir sans murmurer. Vous pouvez répondre à une calomnie contre votre honneur par un démenti public, un duel ou un procès ; mais que répondre à l’homme qui vous fait un crime de l’antiquité de votre chapeau ou de l’état délabré de votre pantalon ? Contre de pareilles injures, aucune défense n’est possible. Ces insultes n’ont aucune gravité sans doute et ne peuvent rien contre votre honneur, mais elles ont un résultat plus terrible peut-être : elles vous rendent ridicule. Que penser cependant des gens qui ne reculent pas devant de tels moyens de vengeance ? Parce que leur costume est irréprochable, leurs écrits en sont-ils meilleurs ? Parce qu’ils cachent leur vie, leurs mœurs en sont-elles plus pures, et leur caractère en est-il plus honnête ? Ils ne se compromettent pas en public peut-être, et ne sortent pas de chez eux ; mais que font ils chez eux ? L’honnête et candide Gustave Planche au contraire n’a jamais songé à cacher aucune de ses habitudes ; il les exposait naïvement, sans croire qu’il offensait son prochain, et qu’il pouvait scandaliser ses vertueux confrères. Ses habitudes étaient d’ailleurs fort inoffensives, et il avait raison de penser qu’elles n’intéressaient que lui. Rien dans ces habitudes ne regardait le public, car il n’y entrait aucun défaut de caractère, aucune forfanterie, aucune arrogance, aucune recherche du scandale. Ce qu’il était, il l’était naïvement, innocemment. Sa vie, comme son esprit, était exempte de toute corruption, et jusque dans ces habitudes qu’on lui a reprochées, il était plein de candeur. Ses habitudes n’étaient pas après