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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/637

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sur la sellette plus d’une demi-heure, et j’ai même joué des mains : impossible de lui arracher un mot !

« — Votre honneur ! s’écria Marfa en se levant et en s’approchant du juge d’instruction, souffrirez-vous un pareil scandale ?

« L’employé fit un signe à l’ispravnik, et celui-ci sortit de la chambre d’un air contrarié.

« — Bonjour, Andreï Larionitch, dit respectueusement Marfa au sectaire en saluant jusqu’à terre, nous nous retrouvons dans le malheur. — Et de grosses larmes brillèrent sur ses joues flétries.

« — Bonjour, dame Marfa Kousmovna, lui répondit-il avec calme et d’une voix ferme. Il paraît que nous avons assez vécu. Il est temps que nous allions reposer dans le sein du Christ, de celui qui le premier s’est sacrifié pour tous les hommes.

« — Pardon, Varka Mikaïlovna, ajouta Marfa en s’inclinant devant la jeune fille, j’ai beaucoup péché à ton égard… Père, continua-t-elle en s’adressant à l’employé, tout ce qu’elle t’a dit est vrai, tu peux l’écrire ; maintenant dépêche-toi.

« La jeune fille tomba aux pieds de Marfa en sanglotant et en murmurant des paroles confuses.

« — Faites entrer le marchand Trofimitch, dit l’employé, qui semblait avoir hâte d’en finir.

« On introduisit le marchand. C’était un vieillard d’une taille élevée, à longue barbe, et dont les traits étaient durs.

« — Ah ! te voilà, dit-il avec un sourire amer en apercevant sa fille, qui venait de se relever ; il paraît que depuis notre séparation tu as appris à trahir les tiens. Bonjour, Kousmovna, dit-il à Marfa, notre dernière heure est venue… Votre honneur, continua-t-il en s’adressant à l’employé, si vous avez quelques questions à me faire, je suis à votre disposition ; mais ne comptez pas obtenir quelque chose de nous en nous tourmentant, ce serait peine perdue.

« — Pense à ta fille, lui dit Marfa ; donne-lui ton pardon paternel. Tu sais bien que si elle a parlé, ce n’est pas volontairement.

« — Père ! s’écria la jeune fille d’une voix étouffée par les larmes et en lui baisant les pieds.

« Le marchand resta quelques instans pensif, puis il jeta les yeux sur sa fille, et on eût dit que son désespoir le touchait ; mais sa figure reprit bientôt son expression de sévérité accoutumée.

« — Non, fille, dit-il en soupirant et en faisant un geste de la main, il n’est plus temps de parler de cela. Vis avec Dieu et ne t’occupe plus de nous, car nous ne comptons plus en ce monde. Eh bien ! votre honneur, ajouta-t-il en regardant l’employé avec résolution, allez-vous nous interroger, ou nous conduira-t-on tout de suite dans le garni du gouvernement ?

« Sur un ordre de l’employé, tous les sectaires furent conduits en prison. »


Comme la plupart des écrivains qui ont subi l’influence de Gogol, ce n’est point aux complications du drame, c’est au naturel du dialogue, à l’exactitude des tableaux, que M. Chtédrine demande