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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/629

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« — Tu es trop vieux pour nous gouverner, dit enfin Martémiane. Sur quel pied sommes-nous ici ? On ose à peine éternuer. Vois un peu comment vivent les ermites de la Pilva. C’est bien autre chose ; ils ne craignent rien et se sont rendus maîtres de tout le pays.

« — Allons, répondit Açafa en soupirant, tu as raison ; je vois que je ne vous conviens pas, je suis trop vieux. Je sais bien où vous en voulez venir, père Martémiane. La solitude vous ennuie. Eh bien ! soit, je me retire. Prenez un autre directeur, et laissez-moi mourir en paix !

« On se mit à le supplier de rester, mais ces prières n’étaient pas sincères, du moins pour la plupart. Il résista, et on finit par nommer à sa place Martémiane. Quelque temps après, Dieu rappela à lui le père Açafa. À partir de ce moment, tout changea. Plusieurs familles de paysans vinrent se joindre à la première ; les ermites se mirent à les fréquenter et négligèrent bientôt les pratiques religieuses que leur avait enseignées Açafa. De son temps, tous les biens, argent, provisions, étaient mis en commun. Chacun se mit à garder ce qu’on lui donnait et à rechercher toutes les joies du monde. Ces désordres me dégoûtèrent ; je pris la résolution de quitter la communauté. Ayant recueilli mes manuscrits, je descendis la rivière et arrivai dans un village nommé Lenof. De là je me rendis au petit hameau d’Ilinskoié, où je m’établis. Mon hôte était vieux croyant, mais, ayant peur d’être persécuté, il suivait extérieurement les pratiques de l’église. Il avait un fils nommé Mikalka, qui s’adonnait à la falsification des passeports. Les vieux croyans lui en apportaient de très loin, et il excellait à les arranger convenablement. Comme j’avais mon franc parler dans la maison, je reprochai un jour à son père de lui laisser faire ce vilain commerce.

« — D’où viens-tu donc, l’ami, me dit-il, avec tes bons conseils ?

« — Rappelle-toi, lui répondis-je, ce qui est écrit dans les livres saints. Le Christ lui-même ne disait-il pas : « Je suis un homme errant. » Celui qui prend un passeport n’est pas un chrétien. Et toi, tu permets à ton fils de faire de faux passeports, ce qui est encore pis !

« — C’est sans doute le père Açafa, répliqua-t-il, qui t’a enseigné ces beaux raisonnemens. Avec ces contes-là, vous nous perdez. Que faites-vous dans vos bois, vous autres ermites ? Vous n’êtes bons qu’à dire des prières ; ce n’est pas cela qu’il nous faut : nous voulons avoir des lieux de refuge pour les mauvais jours. La vie devient difficile dans les villages ; tantôt les intendans, tantôt la police, nous dérangent. Après une de leurs perquisitions, on erre des journées entières comme une âme en peine ; les uns sont roués de coups, les autres emmenés je ne sais où, et on ne les revoit plus. C’est pourquoi nous avons résolu de fonder dans les forêts de grandes communautés qui, au besoin, pourraient nous servir de refuge. Nous créerons un service de poste qui ira d’un village à l’autre, de sorte qu’on sera prévenu à temps des moindres projets des autorités : lorsqu’elles arriveront, il n’y aura plus trace de vieux croyans dans les bois. Attendez un peu, nous saurons organiser tout cela. »


Les dernières pages du récit nous montrent Jakof de plus en plus dominé par un impérieux besoin de solitude et de recueillement. Ce n’est plus le cloître qu’il lui faut, c’est la vie cénobitique dans toute