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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/615

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les provinces situées au nord de l’empire ottoman semblaient placées sous la tutelle et la surveillance exclusive des puissances limitrophes, elle pouvait désirer, en patronne jalouse, que ses protégés ne dussent qu’à elle-même leurs progrès et leur agrandissement. Aujourd’hui une pareille prétention serait un dangereux anachronisme, et violerait l’esprit du traité de Paris, qui a substitué l’action collective de l’Europe au système des protectorats spéciaux.

Les Monténégrins n’ont donné à personne le droit de leur reprocher d’anciens bienfaits, car ils ne se sont jamais montrés ingrats ; mais, si une puissance pouvait invoquer sur eux les droits d’une vieille protection, ce serait évidemment la Russie. Soyons justes envers la Russie ! Toutes les populations européennes du nord de la Turquie lui doivent beaucoup. La première, elle a stipulé en leur faveur des garanties sérieuses. Sans nul doute, l’esprit de conquête s’est fait une arme de ces services ; mais ce serait se placer à un point de vue étroit que de lui en rapporter tout l’honneur. L’esprit de conquête a été réprimé, et, s’il se manifestait de nouveau, la France, qui a glorieusement repoussé sa dernière agression, trouverait encore la même énergie pour le combattre. Il importe cependant de distinguer soigneusement entre l’abus que la Russie peut faire de sa force et l’exercice légitime de son influence. L’influence russe sur les peuples slaves méridionaux est fondée sur des sympathies de race et de religion, c’est-à-dire sur les sentimens les plus respectables tant qu’ils ne sont ni envahissans ni exclusifs. Il ne s’agit donc pas de la contrarier dans son principe, ce serait inutile, et ce serait injuste ; mais il faut savoir la surveiller et la contenir dans ses véritables bornes. Aussi longtemps que les peuples soumis à la domination ottomane ou en lutte contre elle n’ont eu, pour réclamer l’assistance de l’Europe, d’autres titres que ceux d’une communauté de sang et de croyances, il était naturel que les Slaves grecs ne connussent qu’un protecteur dans le monde : le tsar orthodoxe. De l’idée de protection à celle de souveraineté, la pente n’était pour eux que trop facile. Ils en étaient encore à la période purement ethnique et religieuse de leur vie. À mesure qu’ils ont acquis des droits, le sentiment de la personnalité s’est développé en eux ; ils sont nés à la vie civile, et se sont élevés à la conscience de leur nationalité distincte. La marche de leurs idées est sensible. Les réformes intérieures du Monténégro, sa sécularisation, l’appel du prince Danilo à l’Europe et son voyage en France en sont les signes les plus éclatans. La Russie est trop intelligente pour méconnaître, et ses actes récens prouvent qu’elle n’a pas méconnu, les conséquences nécessaires d’un progrès qui lui est dû en grande partie ; elle évitera de compromettre son ascendant durable sur ses frères de race par des prétentions