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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/549

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au bouleversement radical de toutes les lois de la terre et du ciel. L’unique vœu des ducs sous la régence fut dès lors de voir les légitimés remis au rang de leur pairie, et confondus avec eux au lieu de l’être avec les princes du sang. Isolés par leur situation, les légitimés de leur côté ne manquèrent pas de chercher un point d’appui dans la noblesse opposée aux entreprises des ducs. Les Châtillon, les Beauffremont, les Laval, les Pompadour, chefs du parti des gentilshommes, s’engagèrent dans le parti de la maison du Maine moins pour la servir que pour se venger, et l’entreprenante princesse qui en fut l’âme exploita avec une habileté peu commune les antipathies suscitées dans tout le corps de la noblesse par des prétentions aussi stériles pour le pays qu’offensantes pour les plus vieilles maisons du royaume. Dans cette confusion, moins imputable au génie de l’aristocratie française qu’à l’action persévérante qui en avait triomphé, une seule idée s’était fait jour avec assez de puissance pour s’imposer au pouvoir. Anéantir l’autorité des familles ministérielles en les privant de charges devenues héréditaires, supprimer les ministres secrétaires d’état auxquels la haute noblesse attribuait des humiliations que son dévouement lui interdisait de faire remonter jusqu’à la royauté, tel fut le plan nouveau ardemment préconisé par l’inexpérience générale, plan dont ne tardèrent pas à sortir, pour les grands seigneurs appelés à en profiter, des déceptions inattendues, quoique inévitables.

S’inspirant avec une spontanéité apparente du sentiment général, le régent commença donc par substituer à l’administration la plus concentrée de l’Europe un mode de gouvernement collectif et sans responsabilité que les théoriciens les plus avancés tiendraient aujourd’hui pour impraticable. Cet étrange système avait parfois défrayé la conversation de M. de Beauvilliers avec son royal élève. Le duc de Bourgogne l’avait formulé de sa main, et, retrouvé dans la cassette du prince, il avait acquis aux yeux de la nation une sorte de consécration religieuse. Le régent en fit l’essai, bien moins pour déférer aux verbeux conseils de Saint-Simon, qui s’en donne comme l’inventeur, que pour placer son gouvernement sous le patronage d’une mémoire vénérée. Aussi touché des intérêts de la noblesse que son aïeul l’était peu, le duc de Bourgogne avait imaginé de remplacer par des conseils de grands seigneurs les divers départemens ministériels, persuadé que le pouvoir de la couronne serait rehaussé par la qualité de pareils serviteurs, et que la noblesse retrouverait ainsi une partie de l’importance qui lui avait été retirée. Cette polysynodie, rêve de nobles cœurs étrangers à la pratique des affaires, fut célébrée par l’abbé de Saint-Pierre avec un enthousiasme naïvement sincère, comme le chef-d’œuvre de l’esprit humain : chose