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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/536

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prudent, il organisait la guerre civile et désarmait la France pour toute une génération : organisateur puissant, il finissait un règne de cinquante ans, signalé par la centralisation de tous les pouvoirs, en instituant une administration collective avec mission de paralyser en toute circonstance l’action du chef nominal de l’état. Cet acte suprême impliquait donc par toutes ses dispositions une sorte d’abdication de la pensée personnelle du monarque, et l’histoire doit y voir bien moins encore une victoire remportée par le père sur le roi qu’un témoignage de cet ascendant conjugal qu’entretient l’attachement renforcé par l’habitude. Les hésitations du vieux monarque, en rédigeant des dispositions qui ne satisfaisaient son cœur qu’en blessant son sens politique et sa conscience royale, sont attestées par tous les mémoires du temps ; le bruit en avait pénétré hors de la cour jusque dans le monde le moins informé, et l’on savait en quels termes le roi avait exprimé à la veuve de Jacques II ses doutes sur l’efficacité de dispositions arrachées à ses répugnances par une obsession domestique [1]. À Mme de Maintenon remonte donc la responsabilité de l’acte qui annulait les droits du duc d’Orléans pour assurer ceux du duc du Maine, et qui, afin de donner à ce dernier le moyen de se défendre, lui mettait dans la main des armes pour l’insurrection, s’il était assez courageux pour les saisir. Inspiré à l’ancienne gouvernante des enfans de Mme de Montespan par une tendresse qui n’était point exempte de calcul, cet acte serait le plus sérieux grief à élever contre sa mémoire, s’il y avait jamais à s’étonner des entraînemens sympathiques que portent les femmes dans les affaires publiques, et si, même aux yeux des plus respectables d’entre elles, les questions de choses ne se transformaient presque nécessairement en questions de personnes.

Saint-Simon nous initie aux sourdes agitations au sein desquelles s’éteignit cette puissance, qui, après avoir depuis si longtemps triomphé de tous les obstacles, se vit refuser jusqu’à la trêve de ses funérailles. Provocateur et confident de toutes les défections, centre de tous les petits complots, on voit ce remuant personnage prodiguer les promesses et les flatteries comme à la veille d’une crise dont l’issue est incertaine : il dépense la fine fleur de sa diplomatie pour lier aux intérêts du prince qu’il appelle son ami, et qu’il voudrait bien nommer sa créature, ceux du duc de Noailles, arc-boutant du parti de Mme de Maintenon sa tante, l’homme le plus ambitieux de la cour, et celui chez lequel les plus heureuses facultés rendaient la grande ambition plus légitime ; il va prodiguant des promesses aux ducs et pairs ses collègues, exaspérés contre les

  1. L’importante conversation de Saint-Germain, rapportée par Saint-Simon, se trouve reproduite presque dans les mêmes termes par le maréchal de Berwick, fils naturel de Jacques II. Voyez les mémoires du maréchal, seconde partie, année 1715, p. 244.