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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/518

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des ordres, il n’y avait pas à en douter à l’intonation, quelque douce qu’elle fut. On le prenait donc pour le gardien du vieux manoir, et comme en aucun pays le ton du commandement n’exige d’autre réponse que la pantomime de la soumission, Cristiano se trouva dispensé de comprendre et de répondre, durant le court trajet qu’il eut à franchir avec la petite dame, sous la galerie qui conduisait de la porte de la cour à celle du donjon.

En la menant vers la salle de l’ourse, Cristiano obéissait à un instinct d’hospitalité, sans savoir si elle accepterait sa bonne intention. Il avait de même obéi à un instinct de curiosité en allant à sa rencontre, et dans cet instinct-là il y avait aussi celui de la galanterie, encore tout-puissant à cette époque sur les hommes jeunes ou vieux, dans quelque monde qu’ils fussent classés.

Cependant la jeune dame, qui avait suivi son guide, fit un mouvement de surprise en se trouvant dans la fameuse chambre. — Est-ce donc là la salle de l’ourse ? dit-elle avec un peu d’inquiétude ; je n’y étais jamais entrée. — Et comme Cristiano, faute de comprendre, ne lui répondait pas du tout, elle le regarda à la lueur de l’unique bougie placée sur la table, et s’écria en suédois : — Ah ! mon Dieu ! Ce n’est pas Ulphilas ! À qui donc ai-je l’honneur de parler ? Est-ce à M. Goefle en personne ?

Cristiano, qui comprenait et parlait très bien le suédois, se rappela rapidement le nom écrit sur la valise de l’avocat, et, tout aussi rapidement, il s’aperçut qu’enveloppé de la défroque dudit avocat, il pouvait bien se divertir, fût-ce pour un instant, à jouer son rôle. Étranger, isolé, perdu dans un pays dont, par des circonstances toutes particulières que nous saurons plus tard, il parlait la langue, mais où il ne tenait à personne et n’était pas forcé de prendre la vie au sérieux, il trouvait naturel de s’amuser quand l’occasion s’en présentait. Il répondit hardiment et à tout hasard : — Oui, madame, c’est moi qui suis maître Goefle, docteur en droit de la faculté de Lund, exerçant la profession d’avocat à Gevala.

En parlant ainsi, il trouva sous sa main un étui à lunettes qu’il ouvrit à la hâte. C’étaient les lunettes vertes que mettait l’avocat en voyage pour préserver ses yeux de la fatigante blancheur des neiges. Charmé de cette découverte que la providence des fous semblait jeter sur son nez, il se sentit parfaitement déguisé.

— Ah ! monsieur le docteur, lui dit l’inconnue, je vous demande mille pardons, je ne vous voyais pas ; je n’ai d’ailleurs jamais eu le plaisir de vous voir, et je vous prenais pour le gardien du Stollborg ; précisément je lui ordonnais, en lui promettant une gratification qui a dû vous faire rire, de vous demander pour moi un moment d’entretien.