Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/517

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Mais la malédiction expira sur les lèvres de Cristiano : une voix douce et vraiment mélodieuse, une voix de femme, qui ne pouvait appartenir, selon lui, qu’à une femme charmante, venait de sortir du traîneau. La voix disait, dans une langue que Cristiano n’entendait pas, et qui n’était autre que le dialecte de la localité : — Crois-tu donc, Péterson, que tes chevaux pourront monter jusqu’à la porte du vieux château ?

— Oui, mademoiselle, répondit le gros cocher emmitouflé de fourrures ; la neige de ce soir les gênera bien un peu, mais d’autres y ont passé déjà : je vois des traces fraîches. N’ayez pas peur, nous monterons.

Les abords du Stollborg, que M. Goefle avait traités de roidillon, consistaient en un véritable escalier naturel, formé par les feuillets schisteux et inégaux du rocher. En été, il y eût eu de quoi estropier chevaux et voitures ; mais dans les pays du Nord l’hiver rend tout passage praticable et tout voyageur intrépide. Une épaisse couche de neige glacée, solide et unie comme le marbre, comble les trous et nivelle les aspérités. Les chevaux, ferrés en conséquence, escaladent les hauteurs et descendent avec aplomb les pentes ardues ; le traîneau verse peu et presque toujours sans danger. En quelques minutes, celui-ci était à la porte du petit manoir.

— Il faudrait sonner avec précaution, dit la voix douce au cocher. Tu sais, Péters, je ne voudrais pas être vue par le vieux régisseur, qui peut-être redit tout à son maître.

— Oh ! il est si sourd ! répondit le cocher en mettant pied à terre. Ulph ne dira rien, c’est mon ami. Pourvu toutefois qu’il veuille ouvrir ! Il a un peu peur la nuit ; c’est tout simple, le château…

Péterson allait probablement parler des apparitions du Stollborg, mais il n’en eut pas le temps. La porte s’ouvrit comme d’elle-même, et Cristiano, tout aussi bien emmitouflé que le cocher, grâce à la pelisse et au bonnet fourré de l’avocat, se présenta sur le seuil.

— C’est bien, le voici, dit la voix douce. Range-toi par là, Péterson, et, je t’en prie, ôte les clochettes de tes chevaux ! Je te l’avais tant recommandé ! Prends patience, mon pauvre garçon ; je ne te ferai guère attendre.

— Prenez votre temps, mademoiselle, répondit le dévoué serviteur en essuyant les glaçons de sa barbe ; il fait très doux ce soir !

Cristiano ne comprit pas un mot de ce dialogue, mais il n’en écouta pas moins avec ravissement la voix douce, et il présenta son bras à une petite personne tellement enveloppée dans l’hermine, qu’elle ressemblait à un flocon de neige plus qu’à une créature humaine. Elle lui adressa bien la parole, toujours en dalécarlien, et sans qu’il put deviner quels ordres elle lui donnait ; mais c’étaient