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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/516

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ne pas avoir de quoi revêtir d’un bon manteau mon pauvre corps aujourd’hui fourvoyé dans les régions hyperboréennes. !

Cristiano avait étalé ses provisions sur la table, savoir : une langue de Hambourg fort appétissante, un jambon d’ours fumé à point et un superbe tronçon de saumon fumé et salé.

Pour manger plus à l’aise, il allait se débarrasser de la toilette de voyage du docteur, lorsqu’il lui sembla entendre un bruit de clochettes passer sous l’unique fenêtre de la salle de l’ourse. Cette grande fenêtre, située vis-à-vis du poêle, était cependant garnie d’un double châssis vitré, comme dans toutes les demeures comfortables anciennes ou modernes des pays septentrionaux ; mais le châssis extérieur attestait l’état d’abandon du Stollborg. Presque toutes les vitres étaient brisées, et comme le vent avait cessé, on entendait distinctement les bruits extérieurs, les masses de neige nouvellement tombée se détachant des anciennes couches solidifiées et s’effondrant avec un son mat et mystérieux le long des rochers à pic, les lointaines clameurs de la ferme sur la rive du lac, et les gémissemens plaintifs des chiens saluant de malédictions inconnues le disque rouge de la lune à l’horizon.

Cristiano eut la curiosité de voir le traîneau qui sillonnait, si près de son refuge, la glace du lac, et, ouvrant le premier châssis, il passa la tête par le châssis brisé pour regarder dehors. Il vit distinctement une fantastique apparition glisser au pied du rocher. Deux chevaux blancs magnifiques, conduits par un cocher barbu et habillé à la russe, emportaient légèrement un traîneau, qui semblait briller comme une pierre précieuse aux nuances fugitives. Le fanal, placé très haut sur l’élégant véhicule, simulait une étoile emportée dans un tourbillon, ou plutôt un feu follet acharné à la poursuite du traîneau. Sa lumière, projetée en avant par le réflecteur d’or rouge, lançait des tons chauds sur la neige éclairée en bleu par la lune, et irisait la vapeur flottante autour des naseaux et des flancs de l’attelage. Il n’y avait rien de plus gracieux et de plus poétique que ce char sans roues qui semblait être celui de la fée du lac, et qui passa comme un rêve sous les yeux éblouis de Cristiano. Sans nul doute, en traversant Stockholm et les autres villes du pays, il avait déjà vu des traîneaux de toute sorte, depuis les plus luxueux jusqu’aux plus humbles ; mais aucun ne lui avait semblé aussi pittoresque et aussi étrange que celui qui s’arrêta au pied du rocher, car, il n’y avait plus à en douter, un nouvel hôte, un hôte opulent cette fois, venait prendre possession ou connaissance de la silencieuse retraite du Stollborg.

— Le traîneau m’a donné un joli spectacle, pensa Cristiano, mais que le diable emporte ceux qui sont dedans ! Voilà, je parie, une anicroche grave au paisible souper que je me promettais !