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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/513

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un peu. C’est égal, je préférerais être un peu moins aimé et un peu mieux servi !

Enfin Nils était couché, et M. Goefle se remettait en route vers son problématique souper, lorsque l’enfant le rappela sans façon pour lui dire d’un ton de reproche : — Eh bien ! monsieur, vous me laissez donc là tout seul ?

— En voici bien d’une autre ! s’écria l’avocat. Il te faut de la compagnie pour dormir ?

— Mais, monsieur Goefle, je ne dormais jamais seul dans ma chambre chez M. le pasteur de Falun, et surtout ici où j’ai peur… Oh ! non, tenez, si vous me laissez là, j’aime mieux dormir par terre dans la chambre où vous serez !

Et Nils, réveillé maintenant comme un chat, sauta hors du lit, et fit mine de s’en aller en chemise avec son maître dans la chambre de l’ourse. Pour le coup, M. Goefle perdit patience. Il gronda ; Nils se remit à pleurer. Il voulut l’enfermer ; Nils se remit à crier. Le docteur prit un parti héroïque. — Puisque j’ai fait cette sottise, se dit-il, d’avoir cru qu’un enfant de dix ans en avait quatorze, et de m’imaginer que Gertrude avait un grain de bon sens dans la cervelle, il me faut en porter la peine. Cinq minutes de patience, et ce maudit galopin sera endormi, tandis que si j’excite ses esprits par ma résistance. Dieu sait combien de temps il me faudra l’entendre gémir ou brailler !

Il alla donc chercher un de ses dossiers dans la chambre de l’ourse, non sans maudire l’enfant, qui le suivait pieds nus et voulait à peine lui laisser le temps de trouver ses lunettes ; puis il fut s’asseoir devant la cheminée de la chambre de garde, dont il referma les portes sur lui, vu qu’il n’y faisait pas très chaud, et, après avoir demandé narquoisement à Nils s’il n’exigeait pas qu’on lui chantât une chanson pour le bercer, il s’ensevelit dans ses paperasses, oubliant le souper, qui n’arrivait pas, et l’enfant, qui ronflait de tout son cœur.

II.

Que faisait Cristiano pendant toutes les péripéties de l’installation de M. Goefle ? Le lecteur a bien deviné que le lutin railleur, errant autour du pauvre Ulph dans la cuisine et dans la cave, n’était autre que notre aventurier à la recherche de son souper. Les douleurs et les angoisses d’Ulphilas lui avaient permis de prendre, presque sous son nez, les mets les plus portatifs de la cuisine. Quant à la cave, il avait été moins heureux. En soufflant la lumière du poltron, il s’était trouvé dans une si complète obscurité, qu’il avait craint d’être enfermé à jeun dans ce souterrain, et qu’il avait re-