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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/485

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En intitulant un de ses derniers volumes les Femmes honnêtes, M. Achard a-t-il obéi à une pensée de réaction contre les goûts d’un certain public? Nous le pensons. Malheureusement les qualités inhérentes au sujet choisi ne suffisent pas toujours là où le travail individuel est nécessaire pour les mettre en relief. L’auteur des Femmes honnêtes l’a un peu oublié. M. Achard est un esprit posé, délicat, qui étudie de préférence les sujets de high life, et qui réussit quelquefois à douer sa forme d’une certaine élégance et d’une certaine pureté. Malheureusement il y a deux hommes en lui, celui qui voudrait bien faire et celui qui aime à faire vite. Il a sans doute assez d’expérience pour savoir que les deux choses sont incompatibles ; mais comme il ne s’est pas encore décidé à adopter l’une ou l’autre, la lutte entre l’improvisateur et l’artiste est visible dans chacune de ses œuvres, qui ne donnent encore trop souvent, comme impression générale, qu’une correcte facilité. S’applique-t-il à être quelque peu substantiel et concis, on sent bien vite en lui l’impatience et la gêne d’un gentilhomme campagnard qui a revêtu l’habit noir pour quelque cérémonie officielle, et qui regrette l’ample jaquette de chasse avec laquelle il court les champs. Ainsi fait M. Achard. A peine a-t-il composé quelque récit où il lui a fallu dépenser un peu de travail et d’imagination, comme la Robe de Nessus, par exemple, ou Mademoiselle Du Rosier, que, pour se remettre et prendre l’air, il monte à cheval et court le feuilleton sur les brisées de M. A. Dumas.

Ce sont encore des femmes honnêtes que nous présente la Maison de Penarvan, due à la plume de M. Jules Sandeau. Le nouvel élu de l’Académie française est un des rares écrivains qui ont constamment su se respecter et respecter le public. Il ne nous appartient pas de vanter ce roman, comme nous le voudrions. Les lecteurs de la Revue n’ont pas attendu notre appréciation pour rendre justice à la finesse, à la pureté, au charme, qui sont les qualités habituelles de M. Sandeau ; mais n’est-ce pas le louer indirectement que de s’occuper d’une œuvre sœur de la sienne? C’est avec un plaisir très vif que nous avons retrouvé dans l’ouvrage de Mme Emilie Carlen <<ref> Deux jeunes Femmes, ou un An de Mariage, par Emilie Carlen, traduction de Mlle Marie Souvestre, 1 vol. gr. in-18, Michel Lévy. </ef> une chose dont on nous a déshabitués, et qui pourtant constitue le roman même, l’analyse morale. Le sujet est simple et peut se raconter en quelques lignes. Un mariage vient de se conclure, mariage de convenance et de raison, où les contractans, personnes sérieuses et réfléchies, éprouvées déjà par de grandes souffrances, ont fait volontairement abstraction de leur cœur. Le soir même, subitement épouvantées de l’indifférence qu’elles ressentent réellement l’une pour l’autre et croyant ne pouvoir ajouter dans l’avenir aucun lien moral à leur union légale, elles conviennent de se séparer après une année d’une vie commune accordée au respect public. L’année se passe, et ces deux âmes faites pour se comprendre se sont comprises : il n’est plus question de divorce; mais ce n’est pas sans luttes, sans défiances, sans hésitations, que ce résultat est obtenu. Toutes les angoisses qui déchirent un cœur tremblant de tromper l’autre et craignant de se tromper lui-même sont décrites avec un charme et une délicatesse infinis. Un autre ménage fait antithèse à celui-ci :