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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/466

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sévères, qui lui reprochent de manquer de son, de style, et de viser à l’effet dramatique par une pantomime exagérée. Il y a du vrai dans ces reproches, ce qui n’empêche pas que, toute part faite aux imperfections du virtuose et du compositeur, M. Litolff ne reste un artiste peu commun, qui a de l’imagination, de l’audace, et parfois des idées originales, dont il sait tirer un assez bon parti.

Les idées musicales, qu’on ne saurait contester sans injustice à M. Litolff, ne sont, à vrai dire, ni fort nombreuses ni d’un caractère très élevé : son instrumentation, pittoresque sans recherche et suffisamment variée, trahit l’imitation de Beethoven et de Weber, dont M. Litolff s’est approprié certains procédés. N’ayez pas peur que ces messieurs les nouveau-venus dans l’art de la symphonie et du concerto se risquent à marcher sur les traces de Haydn et de Mozart : cela est trop clair, trop délicat et bon seulement pour les goujats qui ont du génie ! Dans son troisième concerto symphonique que M. Litolff a fait entendre dans la salle du Conservatoire, on trouve encore beaucoup de bonnes choses : il y a de l’imagination dans l’introduction, le scherzo a beaucoup d’analogie avec celui que nous avons signalé, et le finale reproduit aussi un grand nombre d’effets déjà entendus. Quant à l’ouverture héroïque intitulée le Chant des Guelfes, elle est plutôt la traduction d’une idée littéraire qu’une conception pure de l’art musical. Cependant il y a de la couleur dans l’instrumentation, et la péroraison est d’un bel effet. Nous n’en dirons pas autant des fragmens de Faust, que M. Litolff a fait entendre dans la salle de M. Herz. Excepté l’admirable mélodie si connue de Schubert, le chef-d’œuvre de Goethe n’a inspiré jusqu’ici que de la pauvre musique. Quel regret pour nous et pour la postérité que Beethoven et Rossini n’aient pas réalisé le projet qu’ils avaient conçu l’un et l’autre de traiter ce grand sujet du Faust de Goethe ! Au dernier concert donné par M. Litolff dans la salle du Conservatoire, l’orchestre était conduit par M. Berlioz, qui n’a pas manqué l’occasion qui s’offrait à lui de faire entendre deux morceaux de sa composition : la Captive, romance avec accompagnement d’orchestre, et un fragment de sa symphonie dramatique de Roméo et Juliette. Nous ne dirons rien de ces compositions étranges, que nous connaissons depuis longtemps, et qui nous ont servi à porter sur M. Berlioz un jugement que nous croyons irréfutable, que nous ne sommes pas disposé à modifier. Nous aimons mieux louer la manière intelligente dont M. Berlioz dirige un orchestre : il possède cette intuition du regard qui est la première qualité d’un chef pour se faire comprendre d’un grand nombre de musiciens, toujours disposés à la distraction.

En résumé, M. Litolff n’a pas à se plaindre de l’accueil que lui a fait le public parisien. Si, comme pianiste exécutant, il ne possède pas les qualités sévères, le toucher vigoureux et délicat de M. Rubinstein, qui est un virtuose de premier ordre, M. Litolff se fait remarquer par des aptitudes plus élevées et plus rares. Il possède un certain don de création, une imagination vive et colorée, et l’intelligence des effets, dont il n’abuse pas trop. Il y a de la clarté dans le plan de ses morceaux, de la ténacité plus que de l’abondance dans le développement de ses idées, qui sont quelquefois très remarquables, comme l’andante religioso de son quatrième concerto symphonique. À tout prendre, et sans atténuer les reproches que lui adressent ses nom-