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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/428

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mais une amère tristesse. Il porta la main sur ses yeux pour arrêter les larmes qui allaient couler le long de ses joues. Bientôt la colère monta jusqu’à son cœur gonflé de chagrin. Il marchait précipitamment et gesticulait avec force, comme s’il eût défié la terre entière. Un chien maigre, qui dormait à l’ombre, au pied d’une borne, prit en mauvaise part ces gestes provocateurs, et se jeta avec des aboiemens furieux dans les jambes de Guillermo. Celui-ci fit un bond de côté, mais il heurta un âne portant des paniers d’oranges, et l’enfant conducteur de l’une injuria le caballero en le traitant de butor, de maladroit. Le gamin était de la race des bohémiens, gens peu respectueux de leur nature. Guillermo exaspéré leva la main sur l’enfant; celui-ci, avec le manche de son fouet, fit voler le chapeau de son adversaire. Le vent, qui soufflait gaiement ce jour-là, se prit à rouler le chapeau qui s’éloignait toujours, échappant à la main de son possesseur légitime. L’ânier, saisi d’un accès d’hilarité et lâchant la bride à son humeur picaresque, faisait pleuvoir toute sorte d’injures sur Guillermo, et excitait les chiens contre lui. On regardait aux fenêtres, et on riait. Guillermo tenait enfin son chapeau fugitif, lorsqu’un balcon s’entr’ouvrit au-dessus de sa tête.

— Leocadia, ma sœur, viens donc voir, disait une voix sonore; tiens, regarde El niño de la Rollona qui est mis en fuite par un gamin des faubourgs.

— Chut, Mariano! chut! répondit la jeune fille, il pourrait t’entendre... Ces petits bohémiens sont si insolens!...

— Ah! le nigaud! reprit don Mariano.

Guillermo entendit très distinctement ce court dialogue. Il s’aperçut qu’il se trouvait devant la maison de doña Barbara, l’amie de la marquesa, et quoique Leocadia eût dit peu de chose lors de sa visite à la campagne, il avait reconnu sa voix.

— Partout les injures pleuvent sur moi, pensait-il avec amertume; le ridicule m’enveloppe de toutes parts! Les aveugles, les enfans de la rue, les chiens même se moquent de moi; les gens bien élevés me décochent leurs sarcasmes du haut des balcons. Si une voix s’élève timidement pour me défendre, c’est par pitié... Fuyons, courons nous ensevelir dans la solitude, au milieu de la nature, bienveillante pour tous et tendre envers ceux qui souffrent... Que leur ai-je fait à tous ces gens? Je ne les connais même pas...

Renonçant à son projet de la veille, Guillermo prit un cheval et se jeta au galop à travers la campagne, impatient de se blottir sous le toit hospitalier de la marquesa. Le soir même, il raconta tout à Andrès, son fidèle écuyer.

— Eh bien! dit le vieux cavalier, vous vous désespérez pour si peu de chose? Vous allez pleurer comme un enfant!... Du courage,