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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/426

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Puerto des courses d’aficionados : allez-y, et attaquez bravement le taureau…

— Je n’oserais jamais !…

— Vous avez peur, marquesito ; alors souffrez qu’on vous nomme tout au haut El niño de la Rollona !…

— Ce n’est pas le taureau qui me ferait peur, répliqua Guillermo profondément mortifié, mais la foule, le monde, les mille regards tournés vers celui qui descend dans l’arène… Et puis il faut savoir manier l’épée…

— Vous l’aurez bientôt appris, si vous voulez ; je me charge de faire de vous une espada accomplie. Quand j’étais jeune, j’ai paru dans la plaza, et on m’y a plus d’une fois applaudi…

Parmi les nombreux bestiaux que nourrissaient les pâturages de la marquesa, il y avait quelques jeunes taureaux sournois, très prompts à se mettre en colère. Ils servirent aux démonstrations théoriques d’Andrès, qui, sans blesser l’animal, expliquait à son élève la manière de tenir l’épée, et dans quelle position il convenait de porter le coup. Don Guillermo prenait goût à cet exercice ; maintes fois il risqua d’être blessé. En ménageant le taureau, il s’exposait bravement, si bien qu’il acquit en peu de temps beaucoup d’adresse et d’assurance.

— Maintenant, dit Andrès, il vous faut une épée ; vous en trouverez à Cadix ou au Puerto… Choisissez-la légère, solide, d’une bonne trempe.

— Sois tranquille, répondit le marquesito ; dès demain, je me mets en campagne…

— Bravo, caballerito ! s’écria Andrès. Allez donc, et que Santiago vous conduise !

Le lendemain, don Guillermo, tout exalté, alla attendre à la prochaine escale le bateau à vapeur Trajano, qui faisait le trajet entre Séville et Cadix. Les esprits inquiets ou dépaysés dans la vie ne sont nulle part plus à leur aise que sur le pont d’un navire ; les grands espaces qui s’ouvrent autour d’eux calment leurs agitations, et ils ne sont point gênés par les réalités de l’existence. Guillermo se trouvait ce jour-là plus jeune, plus hardi, plus entreprenant : il avait ses vingt ans. Lorsque le Trajano entra dans la mer et que les vagues plus profondes incommodèrent visiblement les autres passagers, réunis en cercle sur la poupe, il ne put s’empêcher de sourire et de les prendre en pitié. Il se sentait supérieur sur un point à ceux qui l’entouraient, et sa vanité en fut doucement flattée jusqu’au moment où le bateau jeta l’ancre à quelque distance du quai, devant les Colonnes-d’Hercule. A peine débarqué, Guillermo se dirigea vers la rue qui porte le double nom de calle de San Fran-